La promesse de l’aube – Romain Gary

Je devais revoir Ivan Mosjoukine souvent, sur la Côte d’Azur, à la « Grande Bleue », où je venais boire un café avec lui. Il fut une vedette de cinéma célèbre jusqu’à l’avènement du parlant. À ce moment-là, son accent russe très fort et dont il n’essaya, du reste, jamais de se débarrasser, lui rendit la carrière très difficile et, peu à peu, le condamna à l’oubli. À plusieurs reprises, il m’aida à faire de la figuration dans ses films, pour la dernière fois, en 1935 ou 1936, dans une histoire de contrebandiers et de sous-marins, où il expirait, à la fin, dans un nuage de fumée, son bateau canonné et coulé par Hary Baur. Le film s’appelait Nitchevo. J’étais payé cinquante francs par jour : une fortune. Mon rôle consistait à m’appuyer au bastingage et à regarder la mer. Ce fut le plus beau rôle de ma vie.

Mosjoukine mourut peu de temps après la guerre, dans l’oubli et la gêne. Jusqu’à la fin, il conserva son regard étonnant et cette dignité physique qui lui était si personnelle, silencieuse, un peu hautaine, ironique et discrètement désabusée.

Je m’arrange parfois avec les cinémathèques pour revoir ses vieux films.

Il y joue toujours des rôles de héros romantique et de noble aventurier ; il sauve des empires, triomphe à l’ épée et au pistolet ; caracole dans l’uniforme blanc d’officier de la Garde ; enlève à cheval de belles captives ; subit sans broncher la torture au service du Tzar ; les femmes meurent d’amour dans son sillage…

J’en sors en frémissant à l’idée de tout ce que ma mère attendait de moi. Je continue d’ailleurs à faire un peu de culture physique chaque matin pour me maintenir dispos.

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La promesse de l’aube – Romain Gary

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