La grâce des brigands – Véronique Ovaldé

Lecture commune avec Edualc

Voici un livre où la quatrième de couverture est trompeuse : Maria Cristina, la trentaine, reçoit un coup de fil de sa mère à qui elle n’a pas parlé depuis 15 ans. Elle s’est enfuie à 16 ans de Lapérouse, petite commune du Canada pour aller étudier à Los Angeles dans les années 70. De suite, Maria Christina part dans le Nord pour apprendre que sa mère veut lui confier l’enfant de sa sœur Meena. Par conséquent, je m’attendais à la rencontre entre Maria Cristina et ce petit garçon mais la rencontre se fera dans la toute fin du livre…

Le propos de l’auteur n’est pas cette rencontre mais de retracer tout le parcours de Maria Cristina, son enfance dans un pays froid et hostile dans une famille qui la maltraite (physiquement et surtout psychologiquement). J’ai beaucoup aimé le ton de l’auteur, les allers-retours dans le passé et le présent de Maria Cristina et comment elle arrive à surmonter son enfance difficile, sa culpabilité de « vilaine sœur », sa recherche d’une figure paternelle en son mentor et amant Claramunt, ses relations avec son amie Joanne…et surtout sa capacité de résilience…

Les relations malsaines avec sa famille sont bien évoquées, sa mère est bigote, raciste et obtuse, son père a baissé les bras très tôt :

On n’avait d’ailleurs pas le droit de prononcer le mot « amour » dans la maison si ce n’était pour évoquer celui de Notre Seigneur. Si l’amour n’était pas spirituel, il n’était qu’un échange de liquides plus ou moins malodorants, une confusion des sens ou une perte de discernement.

 

Les personnages secondaires sont savoureux (je citerais notamment Jean Luc Godard, le chat, et Judy Garland, le taxi-dealer et néanmoins ami de Claramunt).

Je me suis beaucoup reconnue dans cette vision des gens de Maria Cristina, pendant longtemps je me suis crue « éponge », Maria Christina c’est un peu ma grande sœur (la maltraitance physique en moins mais la famille asphyxiante de ma jeunesse est bien là.

Maria Cristina ferme les yeux. Elle ne sait pas si être poreuse à d’autres vies que la sienne est une fatalité ou une richesse. Ou si tout cela n’est pas simplement un exercice d’à priori – la divertissante estimation de ses contemporains d’après leur allure, leur fantôme de sourire ou leurs oripeaux n’est peut-être pas une habitude si reluisante. Quand elle était petite fille, elle se sentait engloutie par les émotions des gens.

 

En bref, un roman savoureux que je trouve un peu desservi par cette quatrième qui en dit trop…

* *

Un extrait (p 262)

Ils entrent dans l’appartement, Jean-Luc saute du banc pour venir les accueillir ou s’assurer qu’il s’agit bien de quelqu’un qui va le nourrir. Quand il reconnaît Maria Cristina il lui tourne le dos et il part faire la gueule dans la salle de bain.

Maria Cristina demande à Garland et à Peeleete de s’installer pendant qu’elle aère. On a l’impression d’être dans la gueule d’un alligator. Ça sent la vieille eau et la viande putréfiée. Peeleete est subjugué par la piscine qu’on voit depuis le salon.

– Tu es riche, dit-il.

Quand il comprend qui est Peeleete, Garland dit à Maria Cristina :

– En fait tu as enlevé cet enfant.

Elle se récrie :

– C’est absolument faux. Sa grand-mère me l’a confié.

– Mais sa grand-mère n’a pas le droit de te le confier. Sa mère ou son père oui.

Et comme il s’aperçoit que cette remarque la fait paniquer il modère la chose :

– Considère que c’est temporaire. Dans ce cas-là, ce n’est plus vraiment un enlèvement. Ce sont des vacances.

Maria Cristina regarde Garland en plissant les yeux comme si elle le regardait de très loin et tentait d’ajuster le peu qu’elle connaît de lui à ce qu’il lui donne à voir, elle a tout à coup envie d’en savoir beaucoup plus sur lui, quel genre de type il est et aussi quel genre d’endroit il habite, il y a des années qu’elle l’a rencontré et tout comme Claramunt, elle n’est jamais allée jusqu’à son domicile, c’est un fait, c’est inscrit, Garland est l’homme qui se déplace. En réalité rien de tout cela n’est vraiment décidé, elle serait bien en peine de justifier son intérêt soudain pour la vie de Garland, ce n’est pas rationnel, c’est simplement qu’il ferait une meilleure mère qu’elle, parce que les mères sont inquiètes quand vous n’êtes pas là et qu’elles ont des trésors de patience, elles attendent toute la nuit que vous reveniez et ne s’assoupissent que lorsque que vous avez enfin tiré le verrou derrière vous. Elle lui sert une bière. Et elle se concocte une margarita. Elle se rend compte qu’elle est soulagée qu’il ait été là pour les accueillir. Elle ne veut pas écouter son répondeur qui clignote à la vitesse de la lumière sur la console, elle ne veut pas prendre une douche et se délasser du voyage, elle veut garder ce voyage en elle, que sa propre maison fasse partie du voyage, elle veut pouvoir dire à Peeleete, Allez enfourchons nos fidèles destriers, et qu’ils repartent et traversent de nouveaux territoires, leur mule attachée derrière eux, et leur carabine Springfield sur l’épaule.

 

 

 

 

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12 réflexions au sujet de « La grâce des brigands – Véronique Ovaldé »

  1. Coucou Val. Toujours un plaisir de lire avec toi. Et cette fois nous sommes sur la même longueur d’ondes, notammment sur la surprise et l’étonnement, qui n’étaient pas évidents sur ce milieu. Avec pour toi, à te lire, un élément supplémentaire d’identification, spongieux, sur les annnées de jeunesse. Bises et à la revoyure bien entendu. 😀 On en reparle?

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