Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Nuit polaire, il semble que le ciel opaque se dissolve, la couche de nuages se déchirant, laineuse, la Grande Ourse apparaît. Le cœur de Simon migre maintenant, il est en fuite sur les orbes, sur les rails, sur les routes, déplacé dans ce caisson dont la paroi plastique, légèrement grumeleuse, brille dans les faisceaux de lumière électrique, convoyé avec une attention inouïe, comme on convoyait autrefois les cœurs des princes, comme on convoyait leurs entrailles et leur squelette, la dépouille divisée pour être répartie, inhumée en basilique, en cathédrale, en  abbaye, afin de garantir un droit à son lignage, des prières à son salut, un avenir à sa mémoire – on percevait le bruit des sabots depuis le creux des chemins, sur la terre battue des villages et le pavé des cités, leur frappe lente et souveraine, puis on distinguait les flammes des torches qui créaient des ombres liquides dans les feuillages, sur les façades des maisons, sur les visages hallucinés, on se massait sur le pas des portes, serviette autour du cou, on se découvrait et l’on se signait en silence pour regarder passer ce cortège extraordinaire, le carrosse noir tiré par six chevaux en grand deuil, carapaçonnés de draps et de surplis précieux, l’escorte des douze cavaliers portant flambeaux, les longs manteaux noirs et les crêpes pendants, et parfois encore des pages et des valets à pied brandissant des cierges de cire blanche, parfois aussi des compagnies de gardes, et le chevalier en larmes qui conduisait le tout accompagnait le cœur en son tombeau, progressant vers le fond des cryptes, vers la chapelle d’un monastère élu ou celle d’un château natal, vers une niche creusée dans les marbres noirs et parée de colonnes torses, une châsse surmontée d’une couronne radiante, médaillée d’écussons et d’armoiries précieuses, les devises latines déployées sur des bannières de pierre, et souvent on tentait un aperçu par la fente des rideaux à l’intérieur de la voiture, sur la banquette où se trouvait l’officier de la transaction, celui qui allait remettre le cœur en main propre à ceux qui en auraient désormais la charge et prieraient pour lui, le plus souvent un confesseur, un ami, un frère, mais l’obscurité ne permettait jamais de voir cet homme, ni le reliquaire posé sur un coussin de taffetas noir, et encore moins le cœur à l’intérieur, le membrum principalissimum, le roi du corps, puisque placé au centre de la poitrine comme le souverain en son royaume, comme le soleil dans le cosmos, ce cœur niché dans une gaze brochée d’or, ce cœur que l’on pleurait.

 

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal