Perte et apesanteur

Ce mois ci, l’agenda ironique est chez Josephine : je suis en train de peaufiner mon idée (en une phrase !! ) ; En attendant, je recycle ce texte de 2012 sur une certaine perte …en plusieurs phrases…

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Ce matin, je n’ai pas senti tout de suite qu’il y avait un loup. J’étais tranquillement sous ma couette, hésitant à me lever. Le chant des mésanges me berçait doucement. Pour la première fois depuis dix jours, je me sentais légère comme une plume, je n’avais plus les jambes gonflées, les paupières lourdes, ni le cœur gros, impatient. Au dessus de ma tête, je ne voyais que le grand vélux occupant la moitié de la soupente qui me sert de chambre. Le ciel est parsemé de quelques traces d’avion, de belles lignes blanches bien parallèles et d’autres perpendiculaires, comme des lignes blanches d’un terrain de tennis, repeintes  avant le début d’un match.

Rien d’autre à part moi, le ciel, une bosse dans le lit à côté de moi qui indique que Bertrand n’est pas encore parti travailler et les mésanges. Un coup d’œil sur le réveil indique 8H00, tout va bien. L’important le matin, pour bien démarrer la journée, c’est la PREPARATION psychologique. C’est important la psychologie avant de mettre le pied par terre !

Après un quart d’heure de fainéantise bien méritée – cela fait quand même plusieurs semaines que je ne vais pas au boulot – je me suis enfin décidée à émerger du lit. J’avais besoin d’un petit déjeuner roboratif (c’est comme cela que me parle mon médecin alors je replace le vocabulaire qu’il m’apprend).  « jus de pomme, deux tartines beurre-confiture, surtout pas de café » a-t-il dit « cela vous mets sur les nerfs » !

Et c’est là que les choses se sont corsées !

En posant le pied par terre, je n’ai rencontré que le vide, au lieu du parquet flottant qu’il y a d’habitude à cet endroit ; le vide, nada  et c’est là que tout a basculé. Je voyais très bien le plancher qui était juste en dessous de mon lit comme d’hab, le problème ne venait pas de mon environnement mais de ma petite personne, (enfin petite c’est vite dit 1 mètre 70 et 75 kilos m’a dit la balance hier)  : je flottais ! dans l’air, je tiens à le préciser, pas dans les vapeurs d’alcool : je n’ai pas bu une goutte de quoi que ce soit plus fort que du jus de pomme depuis huit mois, je retombe en enfance !

Je tiens à préciser, que d’habitude, j’ai les pieds sur terre. Enfant,  âgée  de 8 ans à peine, ma mère disait de moi, que j’avais du plomb dans la cervelle, c’est dire ! Je suis une fille pratique, j’ai été élevée à la ferme : je n’ai jamais tourné de l’œil quand mes grands parents saignaient le chapon, j’ai su très tôt comment les bébés venaient au monde en observant les chats de la grange …    Mes connaissances de ce monde viennent plus de l’observation que des livres qui me tombent des mains dès que j’en ouvre un.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je me suis donc retrouvée le visage collé au Velux à deux mètres cinquante du sol, Et là, je peux vous dire deux choses : d’abord le réchauffement climatique c’est une vaste fumisterie car le Vélux était GLACIAL, et l’autre que la vue de ma chambre en hauteur est magnifique. Voyant ma chambre comme je ne l’avais encore jamais regardé, les objets me paraissaient ridicules vus de là ! mon téléphone avait la taille d’une boite d’allumettes. Bon d’accord je n’avais pas pris le temps de mettre mes lunettes, mais quand même ! Le catalogue de jouets oublié par mon neveu la semaine dernière formait des taches de couleurs psychédéliques avec des barbouillages du même neveu.

Je me suis agrippée à la poignée du Velux et tout doucement, je me suis rapprochée en rampant, de l’armoire. Là, j’ai ris – non pas de me voir si belle dans mon vélux – mais du comique de la situation : je rampais au plafond, comme une baudruche remplie d’air.

Purée, que de poussière au dessus de l’armoire !!! L’armoire, c’est le seul objet que je voyais comme moyen de locomotion pour retourner sur le plancher des vaches.

Là dans ce contexte peu banal, j’ai soudain eu une révélation : j’avais réussi à ramper au plafond à plus de deux mètres du sol, sans ressentir le moindre vertige. Vraiment ce n’était pas banal ce phénomène d’apesanteur. Le mot m’est venu naturellement car si je vous ai dit, pas plus tard qu’il y a cinq minutes, que je lis peu, je connais mes classiques de Tintin par cœur et dans « On a marché sur la lune », on en parle de l’apesanteur et c’est exactement ce que je suis en train de vivre….une perte totale de mes repères : haut, bas, droite, gauche…

Moi, Béatrice Duchemin, je suis une tintinophile avertie, et je me dis que cela ne va pas durer, quelqu’un va appuyer sur la manette et je vais me fracasser au sol comme les Dupont et Dupond.

Je ne vais pas m’appesantir sur cette découverte, ce n’est pas mon genre de sangloter en vidant une boite de mouchoirs en papier, en attendant les pompiers. Et d’ailleurs qui aurait averti les pompiers ? Bertrand ? non il ronfle du sommeil du juste et ne m’a pas entendu faire la montgolfière !

Suis-je la seule dans ce cas là ? à flotter dans les airs à défaut de flotter dans mes vêtements. ?

Je suis une fille terre à terre, c’est pas à moi que l’on va faire avaler des couleuvres, il y a un truc ! forcément, ce n’est pas possible autrement, il y a un caméra cachée quelque part, c’est encore un coup de Bertrand, et  patin et couffin…. Ils vont bientôt tous sortir du placard en criant « surprise »

J’en suis là dans mes réflexions, toujours à me raccrocher à mon armoire normande, les pieds en l’air. IL faut que je retourne là haut dans le Velux pour voir ce qui ce passe dans la rue, voir si les autres gens du quartier sont touchés par cette apesantite aigüe. Bertrand n’est pas touché lui mais cela ne veut rien dire :  je suis devenue « apesantée » en sortant de sous la couette. Avant il n’y avait aucun symptôme.

Dehors, tout est normal : le grillage du jardin est à sa place, les arbres dans l’allée sont solidement rattachés au sol avec leur racines, le coq remue sa caroncule – encore un mot que m’a appris Bertrand, il est fort mon chéri, tout cela pour parler de la crête du coq. Et là j’ai entendu la voix de Bertrand, paniquée. D’habitude sa voix  est délicieuse, veloutée, admirative. Mais là il avait l’air stressé (par mon ascension céleste imprévue ?). Sa voix était tranchante comme la lame d’un couteau.

Et là le retour à la réalité a été très rude, j’ai atterri sur mon lit comme la baleine échouée que je suis depuis trois mois. Plouch ! a fait la baleine.

« Mince, Béatrice,  tu n’as rien senti ? le lit est trempé, il faut partir de suite à la maternité. tu as perdu les eaux !»

 

Texte de 2012 récupéré de mon ancien blog (au cas où je n’arriverai pas à finaliser mon idée pour l’agenda ironique)

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