La mémoire est une chienne Indocile – Elliot Perlman

LC avec Edualc

New-York de nos jours. Lamond, un jeune afro-américin sort de prison, Adam un professeur d’histoire à Columbia vit une période de sa vie délicate : il est en train de perdre son boulot et refuse de concevoir un enfant avec sa femme.

Au début, on suit les deux personnages en parallèle : pas de réels points communs hormis leur « ville » de résidence. Le point commun qui les fera se rencontrer sera Michelle, cousine de Lamond et épouse du meilleur ami d’Adam.

Le jeune homme noir est resté de nombreuses années en prison pour un vol qu’il n’a pas commis, il était juste coupable d’être noir, d’avoir de mauvaises fréquentations et un avocat commis d’office. Son but dans la vie est de retrouver sa fille qui avait deux ans au moment de son incarcération, six ans auparavant.

L’historien quant à lui ne réussit plus à publier dans son université prestigieuse, et de ce fait se retrouve licencié. Le père de son meilleur ami lui soumet une idée de recherches historiques : « le rôle des soldats noirs américains dans la libération des camps de concentration en 1945 »

En parallèle Lamond travaille comme homme de ménage dans un hôpital où il rencontre un vieil homme atteint d’un cancer en phase terminale.  Ce vieil homme se met à lui raconter sa vie en Pologne en 1940 et comment il deviend  Zonderkommando au Camp d’Auschwitz…

On comprend alors que les deux personnages principaux, Lamond et Adam, vont se retrouver autour de ce thème, très éprouvant.

C’est un livre très, très, dense où on suit tour à tour le destin de nombreux personnages : de ce jeune homme noir qui cherche à retrouver sa fille, de ce vieil homme qui a survécu à l’holocauste et qui condamné par le cancer, de l’historien qui trouve des bandes-son enregistrées en 1945 en Europe par un homme rongé par la culpabilité.

Eliott Perlmann passe donc d’un chapitre à l’autre de 1942 à 45 puis dans les années 60 autour de la bataille pour les droits civiques (le père d’Adam étant un ardent défenseur de la fin de la ségrégation) puis de nos jours avec des conversations entre Michelle et sa fille de 14 ans..

L’alternance des périodes est bienvenue et permet de ne pas rester plus que supportable dans les camps d’Auschwitz…

Un livre  où l’auteur s’interroge sur la mémoire sous toutes ses formes : aussi  bien sur la mémoire écrite – les juifs tentant de sauvegarder un témoignage du génocide en enterrant des papiers – et surtout la mémoire orale avec les enregistrements de 1945 du professeur Broder mais aussi le témoignage de Mandelbrot, ancien Zondercommando, qui nous parle après sa mort à travers la voix de Lamond, jeune noir victime du racisme ordinaire de nos jours…

A lire….

Un extrait

Pourquoi l’histoire ne peut-elle nous renseigner sur ce qui va se produire dans l’avenir ? Parce qu’elle traite des individus, or les individus sont imprévisibles, autant que le sont la plupart des animaux, si ce n’est plus. On ne peut même pas se fier à eux pour qu’ils agissent comme ils l’ont déjà fait en des circonstances similaires ou pour qu’ils fassent ce qui relève à l’évidence de leur propre intérêt. Les êtres sont imprévisibles, à titre individuel et au plan collectif, les gens ordinaires tout comme les dirigeants investis d’un pouvoir.

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Livre recommandé par Gwenaelle dans le cadre du « challenge 12 amis – 12 livres »

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Chez Loupiot et chez son ami Tom, de La Voix du Livre et aussi ici

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Ils roulent encore deux ou trois kilomètres, puis sont à bout de bitume alors coupent le moteur : c’est vide autour deux, désaffecté, un espace entre zone industrielle et prés de pacage, et l’on comprend mal pourquoi ils s’arrêtent là sous un ciel parcheminé de fumées denses, rapides, tire-bouchonnées au-dessus des cheminées de la raffinerie puis dilatées en traînées mornes, distillant alors poussières et monoxyde de carbone, un ciel d’apocalypse. À peine sont-ils garés sur le bas-côté que Sean sort son paquet de Marlboro et commence à fumer sans même ouvrir sa vitre. Je croyais que t’avais arrêté, Marianne lui retire doucement son clope pour aspirer une taffe – elle fume d’une manière particulière, paume sur la bouche, doigts serrés et cigarette coincée à la jointure des métacarpiens –, exhale la fumée sans l’avaler, puis le replace entre les doigts de Sean qui murmure non, pas envie. Elle remue sur son siège : t’es toujours le seul type qui se lave les dents le clope au bec ou pas ? – été 1992, un bivouac dans le désert près de Santa Fe, l’aube tie and dye, entre rouge corail et rose paume de singe, un feu bleuté, une tranche de bacon qui craque dans une poêle, du café dans des quarts en  fer blanc, la peur des scorpions tapis dans l’ombre froide des cailloux, la chanson de Rio Bravo, My Rifle, My Pony and Me, chantée ensemble, et Sean, la queue d’une brosse à dents barbouillée de dentifrice calée au coin de la bouche tandis qu’à l’autre extrémité du sourire une première Marlboro -, il hoche la tête : yes – la tente canadienne ruisselait de rosée, Marianne était nue sous son poncho frangé, des cheveux longs jusqu’aux fesses, et lisait en exagérant le ton déclamatoire un recueil de poèmes de Richard Brautigan trouvé au fond du car Greyhound qui les avait déposés à Taos.

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Réparer les vivants – Maylis de Kerangal