Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

Dans l’aube naissante de son bureau Empire, le commissaire divisionnaire Coudrier songeait à Guernica. Non pas au bombardement de la petite ville basque et à ses deux mille victimes, mais au tableau, évidemment. Non pas à la toile dans sa totalité, mais au cheval fou. Le commissaire divisionnaire Coudrier abritait au centre de son crâne une tête de cheval qui tirait une langue exorbitée. Bien qu’il ne fût pas d’humeur à sourire, Coudrier songea que l’expression n’aurait pas déplu à feu Pablo Picasso. Dans l’esprit du commissaire, cette langue sortait bel et bien des yeux de la bête. « À moins qu’elle ne sorte de mes propres yeux… » Une langue tendue qu’il imaginait de pierre. Incandescente, pourtant. Quand l’homme s’applique, même les pierres flambent.
Oui.
Ainsi méditait le divisionnaire Coudrier.
Dans l’aube naissante de son bureau Empire.
Les photos d’une jeune fille en morceaux sur son maroquin.
Une religieuse devenue flic, assise devant lui. Et silencieuse.
Gervaise se taisait.
Le commissaire méditait.
Son oreille accompagna le passage chuinté une voiture-brosse sur le trottoir humide.
En fait, à y regarder de plus près, il y avait du chien dans ce cheval. Du chien épileptique, en l’occurrence. Un chien épileptique tirait une langue de pierre dans la tête du divisionnaire Coudrier.
Et sur le maroquin, cette jeune fille éparpillée.

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Monsieur Malaussène – Daniel Pennac

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