Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Ils roulent encore deux ou trois kilomètres, puis sont à bout de bitume alors coupent le moteur : c’est vide autour deux, désaffecté, un espace entre zone industrielle et prés de pacage, et l’on comprend mal pourquoi ils s’arrêtent là sous un ciel parcheminé de fumées denses, rapides, tire-bouchonnées au-dessus des cheminées de la raffinerie puis dilatées en traînées mornes, distillant alors poussières et monoxyde de carbone, un ciel d’apocalypse. À peine sont-ils garés sur le bas-côté que Sean sort son paquet de Marlboro et commence à fumer sans même ouvrir sa vitre. Je croyais que t’avais arrêté, Marianne lui retire doucement son clope pour aspirer une taffe – elle fume d’une manière particulière, paume sur la bouche, doigts serrés et cigarette coincée à la jointure des métacarpiens –, exhale la fumée sans l’avaler, puis le replace entre les doigts de Sean qui murmure non, pas envie. Elle remue sur son siège : t’es toujours le seul type qui se lave les dents le clope au bec ou pas ? – été 1992, un bivouac dans le désert près de Santa Fe, l’aube tie and dye, entre rouge corail et rose paume de singe, un feu bleuté, une tranche de bacon qui craque dans une poêle, du café dans des quarts en  fer blanc, la peur des scorpions tapis dans l’ombre froide des cailloux, la chanson de Rio Bravo, My Rifle, My Pony and Me, chantée ensemble, et Sean, la queue d’une brosse à dents barbouillée de dentifrice calée au coin de la bouche tandis qu’à l’autre extrémité du sourire une première Marlboro -, il hoche la tête : yes – la tente canadienne ruisselait de rosée, Marianne était nue sous son poncho frangé, des cheveux longs jusqu’aux fesses, et lisait en exagérant le ton déclamatoire un recueil de poèmes de Richard Brautigan trouvé au fond du car Greyhound qui les avait déposés à Taos.

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Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

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