Justine Niogret – Chien du heaume

Pour la première fois depuis longtemps, le chevalier avait un air de joie et de plaisir collé au visage, et Chien se sentit mieux de le voir presque sourire. Ils prirent trois chevaux, que Bruec gardait encore par habitude, dans l’écurie désertée du castel de broe . Les stalles avaient autrefois été remplies et tout à côté se trouvait un chenil effondré, autrefois si fourni que les aboiements des chiens s’entendaient de la salle même du grand feu. Tout ceci avait disparu, car si un nouveau chevalier dans le château des brumes avait réveillé la région et donné envie aux artisans, dresseurs et soigneurs de venir y gagner leur or, les hivers trop rudes et la solitude du lieu les en avaient doucement repoussés saison après saison. Les bêtes étaient ainsi mortes sans donner de nouvelles têtes, ou tombées malades sans être soignées, au fil des ans et des fatigues des hommes, du manque de mains pour faire le travail qu’auraient demandé de nouvelles naissances.
Pourtant les trois montures étaient belles, grandes et fortes, et n’auraient en aucun cas démérité aux côtés de celles que Chien avait vues sur les champs de bataille. La femme détestait ces animaux de guerre, sept fois plus lourds que les combattants humains. Ils étaient trop rapides pour espérer les semer lorsqu’ils vous chargeaient, trop agressifs pour éviter qu’ils vous poussent sous les coups de leurs maîtres. De fait, ces bêtes de combat étaient dressées à être aussi mauvaises que les pires voleurs des coins des routes ; c’étaient des forces de la nature à quatre jambes, aux sabots ferrés et taillés pour ouvrir les chairs. Même les hommes vêtus d’acier ne savaient pas tenir face à eux dans la bousculade. Ils savaient mordre aussi bien que frapper du pied, se cabrer, retomber sur les gens et les écraser, comme les ailettes de la masse d’arme se creusent un chemin et fouaillent dans la cervelle de l’homme frappé. De fait, les chevaux de guerre étaient des épées, mais sachant réfléchir.
Bruec avait choisi un alezan à tête large, à la liste jaunâtre, dont il tendit les rênes à Chien. Il se garda pour lui un hongre presque blanc, aux yeux d’un rose éteint, et attacha à sa selle, les longes d’une jument grise et musclée qui porterait leurs provisions et une part de leurs marchandises dans ses fontes. La bête avait une expression d’intelligence toute semblable à celle des poissons que l’on tire hors de l’eau et la mercenaire fit un détour pour ne pas passer à sa portée, de peur de se faire donner un coup de pied. Elle était rarement montée sur des animaux de cette taille et elle grimpa sur la selle de son alezan avec toute la grâce dont elle était capable, devinant dans l’instant que le voyage serait douloureux.
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Justine Niogret – Chien du heaume

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2 réflexions au sujet de « Justine Niogret – Chien du heaume »

  1. On m’a offert le livre l’an dernier. J’ai été impressionnée par la précision de l’écriture, franchement visuelle. D’une beauté crue. Et l’histoire… atypique dans le genre ! Tu as aimé, Val ?

    • Coucou Laurence
      J’ai bien aimé mais je dois dire que j’en attendais plus (du fait que ce livre était le coup de cœur d’une amie)
      Pas de coup de coeur pour moi mais un bon moment de lecture 🙂 et je suis d’accord avec toi l’écriture est très visuelle
      Bisesss

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