Si le grain de meurt – André Gide

Le capitaine Julian, que nous avions rencontré chez le général Leclerc, mit à notre disposition des chevaux de l’armée et s’offrit à nous accompagner hors les murs. Je n’avais jusqu’à présent connu de chevauchées que celles du manège, fastidieux défilé des élèves sous les regards critiques du maître qui rectifiait les positions ; mornes tours et retours, une heure durant, dans une morne salle close. Le petit alezan arabe que je montais était peut-être un peu trop fougueux à mon gré, mais quand j’eus pris le parti de laisser pousser sa pointe et galoper tout son soûl, je ne mesurai plus ma  joie. Bientôt, je me vis seul, ayant perdu mes compagnons, ma route, et fort peu soucieux de retrouver avant la nuit ni l’un ni l’autre. Le soleil couchant inondait d’or et de pourpre l’immense plaine qui s’étend entre Tunis et la montagne de Zaghouan et que jalonnent de loin en loin quelques arches énormes de l’antique aqueduc en ruine ;  et je l’imaginais celui-là même qui portait à Carthage les eaux limpides du nymphée. Un étang d’eaux saumâtres semblait un lac de sang ; je suivis des bords désolés d’où quelques flamants s’envolèrent.

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Si le grain de meurt – André Gide  (page 291)