Le Garçon – Marcus Malte

le-garcon

Lecture commune avec Edualc sur les conseils avisés de Miss Asphodèle

Des quinze premières années de ce Garçon, on ne saura pas grand-chose sinon qu’il vivait seul avec sa mère, coupés du monde et n’ayant aucun contact avec d’autres humains. A la mort de celle-ci, le garçon part à travers la campagne : Muet mais pas sourd, il sera tour à tour accueilli par des villageois (splendides portraits de Joseph , du Gazou qui seront ses hôtes), puis chassé, accueilli à nouveau par un saltimbanque appelé « Ogre des Carpathes». Le garçon observe, s’étonne, apprend (et en même temps, il apprend peu car il ne pourra jamais parler)

Trop tard pour lui… encore que …est ce vraiment trop tard ? il ne parle pas mais s’exprime par bien des façons, par sa présence, ses sourires, sa rage parfois…

Un tour de force pour l’auteur que d’avoir réussi un portrait d’un jeune homme sans que celui-ci ouvre la bouche ..  Du début du vingtième siècle jusqu’aux prémisses de la seconde guerre mondiale, Le Garçon nous entraîne dans une épopée mêlée d’espoir, d’amour, de souffrances.

Une ode aussi à la musique et aux livres qu’il découvrira par la voix d’Emma. Celle-ci lui trouvera un prénom (d’un musicien) et un nom Mazeppa (héros de Victor Hugo) avant que la Grande Histoire ………

Un extrait :

Par un jour de grand vent il découvre le cheval et la roue.

C’est pour commencer un frémissement du sol sous ses pieds, qui suffit à briser net son pas. Il s’immobilise dans l’ombre d’un olivier. En Alerte. Le mistral balaie le feuillage et siffle à ses oreilles, noyant les autres sons sous son courant puissant et froid. Pourtant le garçon croit entendre soudain un lointain roulement de tonnerre, il lève les yeux par réflexe mais il n’y a rien entre les branches que du bleu, du bleu, sans limites et sans faille. Le temps que retombe son regard le vacarme redouble, le frémissement de la terre se mue en tremblement et la poitrine du garçon se creuse, se serre, tandis qu’à l’intérieur les battements de son cœur enflent et s’accélèrent, puis cessent tout à fait lorsque surgit de nulle part, dans un halo de poussière dorée, la créature la plus extraordinaire qu’il lui ait été donné de voir.

Pour tout autre que lui il ne s’agit que d’un banal attelage, un coupé que tracte un couple de chevaux lancé au grand galop, mais pour l’œil innocent du garçon c’est une vision fantastique, et monstrueuse et magnifique, qui viendra longtemps nourrir ses rêves autant que ses cauchemars. Il n’eût pas été plus étonné de croiser un char ailé ou un dragon.

L’équipage défile à trente pas devant son nez. Le cheval le plus proche tourne la tête au passage, le vent et la vitesse soulèvent les longs poils de son toupet et dévoilent le globe de son œil et le garçon est frappé par l’éclair sombre que l’animal lui décoche. Tout comme le second formant la paire il est de cette race de Camargue qui pousse d’ordinaire libre et sauvage au milieu des marais. Race parmi les plus anciennes, née de l’écume de la mer, dit-on, de laquelle elle tire le fil de sa robe d’argent.

Cela ne dure qu’une poignée de secondes mais le tonnerre et l’écume et l’éclair sont des phénomènes que le garçon n’oubliera pas.

L’attelage disparaît. Restent le vent et lui. Il n’a toujours pas remué. Frappé de stupeur et d’extase. Jusqu’à ce que le ramène à la réalité la tiédeur d’un filet d’urine en train de s’écouler le long de ses jambes.

Il se détache du tronc et sort de l’ombre et se précipite vers les deux fins sillons que les roues du fiacre ont esquissés. Il scrute au large mais aussi loin que porte sa vue l’horizon est vierge. Il lève le nez et hume l’air mais le mistral a fait le ménage, chassé la poussière et les résidus de poussière et l’odeur même des chevaux. Qu’à cela ne tienne, plein d’une ferveur nouvelle il s’élance à la suite de l’équipage.

C’est qu’une autre ère vient de s’ouvrir. Certes la roue, certes le cheval, animal fabuleux, mais la plus grande découverte du garçon ne concerne que lui-même. Car c’est ici, ce jour, à cette heure – Dieu seul doit savoir pourquoi – qu’il prend soudain conscience de son appartenance à cette espèce particulière qu’il ne saurait encore définir mais qui est celle de l’humanité.

Il est homme.

L’avis de Moglug 

 

Publicités