Ailleurs, en ce pays – Colum McCann

Une crue d’été  est venue et notre jument de trait a été prise dans la rivière. La rivière se brisait contre les pierres, et pour moi le bruit était pareil à celui de serrures qu’on tourne. C’était l’époque de l’ensilage, et l’eau sentait l’herbe. La jument de trait, la préférée de Père, était sans doute entrée dans l’eau pour boire et elle était prise, elle ne pouvait pas bouger, sa patte de devant immobilisée entre les rochers. Père l’a trouvée et je l’ai entendu crier dans le gémissement de la pluie Katie ! J’étais dans la grange, j’attendais que des gouttes d’eau tombent sur ma langue par le trou du toit. J’ai couru dans le champ, laissant la ferme derrière moi. À la rivière la jument avait le regard fou sous la pluie, elle me reconnaissait peut-être. Père bougeait lentement, craintivement, comme quelqu’un qui voyage dans la neige profonde, sauf qu’il n’y avait pas de neige, seulement la crue, et Père avait peur de l’eau, il en a toujours eu peur. Père m’a dit Sur le rocher là-bas, ma fille. Il m’a donné la longueur de corde avec la boucle de harnais et j’ai su quoi faire. Depuis mon dernier anniversaire, quinze ans, je suis plus grande que Père. Je me suis déployée comme pour l’amour, j’ai posé un pied sur le rocher au milieu de la rivière, une main sur la branche d’arbre, et j’ai sauté par-dessus le flot.

Derrière moi, Père a dit Fais attention, hein ?

L’eau coulait chaude et rapide, je tenais la branche mais je pouvais encore me pencher du rocher et passer la corde au licou de la jolie jument.

Les arbres s’inclinaient dans un murmure sur la rivière, ils suspendaient leurs longues ombres au-dessus de l’eau, et quand la jument a vivement tressailli j’ai senti qu’il y aurait une mort mais j’ai tiré sur la corde pour lui maintenir le cou tout juste au-dessus de l’eau.

Père criait Tiens la corde, ma fille ! et je voyais ses dents serrées, ses yeux égarés et toutes les grosses veines de son cou, comme lorsqu’il parcourt les chemins creux de notre ferme, avec ses vaches, ses haies, ses clôtures. Père a toujours peur parce qu’il a perdu maman et Fiachra, et maintenant son cheval, le préféré, une grosse jument belge qui labourait la terre dans les champs il y a longtemps.

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Ailleurs, en ce pays – Colum McCann

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6 réflexions au sujet de « Ailleurs, en ce pays – Colum McCann »

  1. C’est un très beau texte, très…vivant, plein du bruit de l’eau et des hennissements de cette jolie jument.« Je me suis déployée comme pour l’amour » c’est très beau, ça. Très bien écrit.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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