Francesca Melandri – Eva dort

Comme Ulli me manque dans de tels moments.
La nuit où il est mort, Costa était parti depuis quelques jours seulement ; Ulli avait passé les trois premiers jours sur mon canapé, à trembler. J’avais insisté pour qu’il reste encore un peu chez moi, mais il était retourné travailler depuis une semaine. Je m’étais dit qu’être dans Marlene et diriger sa puissance mécanique lui ferait du bien. Cette nuit-là, je n’étais pas avec lui. Ça fait 20 ans que je me demande pourquoi je ne l’ai pas accompagné pour damer les pistes. Est-ce que j’étais avec un homme? Me demanda-t-il de ne pas venir ? J’exclus cette dernière éventualité, je me serais doutée de quelque chose et je ne l’aurais pas laissé seul. Pourquoi n’étais-je pas avec lui ? Je n’en ai aucune idée. Je me souviens seulement que lorsque j’ai reçu ce coup de fil, j’étais dans mon lit, et sans personne.
Ulli ne voulait pas aller vivre à Berlin, à Londres, à Vienne comme tout le monde lui disait. Il ne voulait pas être le fils schwul du héros qui avait donné sa vie pour lui. Il ne voulait pas être le bon fils à sa maman qui se laisse frire le cerveau par des électrochocs pendant qu’on lui montre des images porno – une thérapie certainement inventée par ce médecin de Val Sarantina, probablement pour pouvoir regarder lui-même à loisir des images de coïts homosexuels. Il ne voulait pas se marier avec une femme, arriver à faire des enfants seulement en fermant les yeux et en imaginant que c’était un homme, puis lui faire croire qu’il avait une maîtresse et fréquenter en réalité les toilettes des gares. Il voulait seulement être lui-même là où il était né, et pouvoir aimer celui qu’il aimait.
Il voulait la seule chose impossible.
Il monta avec la dameuse au sommet de la piste la plus pentue, celle des entraînements pour la Coupe du monde, 68 % de déclivité sans interruption. Les chenilles mordirent la neige tandis que le treuil de sécurité le tirait en haut. Quand il arriva au sommet, il détacha le treuil, tourna l’avant de la dameuse vers la vallée, mis les gaz et desserra le frein. Je me la suis toujours imaginée comme ça, Marlene, la dameuse qu’Ulli aimait comme un routier aime son poids lourd, comme un cow-boy aime son cheval : elle glisse avec élégance le long de la piste, elle prend son élan, un tas de neige la fait pencher sur le côté, mais les chenilles de bonne qualité la maintiennent dans l’axe, elle descend en prenant de la vitesse le long de la piste sans égratigner la neige, elle vole et rebondit comme un petit skieur, elle s’écrase contre un arbre au bord de la piste, puis contre un autre encore, et un autre, pour atterrir tout en bas de la piste.
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Francesca Melandri – Eva dort