Trouvez le titre et l’auteur – 21 août

Le pas d’un cheval remonte la vallée solitaire et fait naître, dans le silence des gorges, de vastes échos ; au sommet des rochers, les broussailles sont immobiles, immobiles aussi les petites herbes jaunes, et les nuages eux-mêmes avancent dans le ciel avec une lenteur particulière. Le pas du cheval s’élève tout doucement le long de la route blanche, c’est Giovanni Drogo qui retourne au fort Bastiani.
Oui, c’est bien lui, maintenant qu’il est plus près, on le reconnaît bien, et, sur son visage, on ne lit nulle douleur particulière. Il ne s’est donc pas révolté, il n’a pas donné sa démission, il a avalé cette injustice sans broncher et il retourne à son poste habituel. Au fond de son âme, il y a même la timide satisfaction d’avoir évité de brusques changements dans sa vie, de pouvoir reprendre telles quelles ses vieilles habitudes. Il compte même, ce Drogo, sur une gloirieuse revanche à longue échéance, il croit avoir encore devant lui un laps de temps infini, il renonce ainsi à la mesquine lutte pour la vie quotidienne. Le jour viendra, pense-t-il, où tous les comptes seront réglés avec générosité. Mais, en attendant, les autres arrivent, ils se disputent âprement le pas afin d’être les premiers, ils dépassent en courant Drogo, sans même se soucier de lui, ils le laissent derrière eux. Lui les regarde disparaître au loin, perplexe, assailli de doutes insolites : et si, en réalité, il s’était trompé ? S’il n’était qu’un homme quelconque à qui ne revient de droit, qu’un médiocre destin ?

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Trouvez le titre et l’auteur – 20 août

Weary trimbalait un bloc de balsa qu’on disait être un oreiller de tranchée. Il avait un étui prophylactique qui contenait deux préservatifs résistants « Réservé à la prévention des maladies vénériennes! ». Il possédait un sifflet qu’il ne ferait voir à personne avant d’avoir été promu caporal. Et aussi la photo porno d’une femme essayant de s’accoupler avec un poney Shetland. Il avait obligé Billy Pilgrim à l’admirer plusieurs fois.

Le femme et le poney tenaient la pose devant des portières de velours frangées de glands. Ils étaient flanqués de colonnes doriques. Devant l’une d’elle, un palmier en pot. C’était une reproduction de la première photo pornographique mentionnée dans les annales. Le mot « photographie » apparaît en 1839, et c’est cette même année que Louis J.M. Daguerre communique à l’Académie française qu »une image formée sur une plaque métallique argentée recouverte d’une mince pellicule d’iodure d’argent peut être développée en présence en présence de vapeur de mercure.
En 1841 tout juste deux ans plus tard, un assistant de Daguerre, André Le Fèvre est arrêté aux Tuileries pour avoir tenté de vendre une image de la femme et du poney. C’est aussi là que Weary avait acheté la sienne, aux Tuileries. Le Fèvre soutenait que c’était de l’art et qu’il s’attachait à faire revivre la mythologie grecque. D’ailleurs les colonnes et le palmier étaient là pour le prouver.
Interrogé sur mythe qu’il prétendait représenter, Le Fèvre jura qu’il en existait des milliers de similaires, dans lesquels la femme était une mortelle et le poney un dieu.
On le condamna à six mois de prison ferme. Il y mourut de pneumonie. Ainsi vont les choses.

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Trouvez le titre et l’auteur – 19 août

À l’un des bouts de la vaste écurie, il y avait un gros tas de foin nouveau, et le tas était surmonté du grappin à quatre dents suspendu  à sa poulie. Le foin s’abaissait vers l’autre bout de l’écurie comme le versant d’une montagne, et il y avait un espace vide en vue de la prochaine fenaison. De chaque côté, on pouvait voir les râteliers, et, entre les barreaux, les têtes des chevaux apparaissaient.

C’était dimanche après-midi. Les chevaux au repos mordillaient les quelques brindilles de foin qui restaient, et ils piaffaient, mordaient le bois des mangeoires et faisaient cliqueter leurs licous. Le soleil de l’après-midi filtrait à travers les fentes des murs et traçait des raies lumineuses sur le foin. L’air bourdonnait du vol des mouches, le bourdonnement paresseux de l’après-midi.

Au dehors, on entendait le tintement des fers à cheval sur la fiche d’acier, et les cris des hommes qui jouaient, s’encourageaient, se  moquaient. Mais, dans l’écurie, tout était calme, bourdonnant, paresseux et chaud.

Il n’y avait que Lennie dans l’écurie et Lennie était assis dans le foin, près d’une caisse d’emballage qui se trouvait sous une mangeoire, dans la partie de l’écurie qui n’était pas encore remplie de foin. Lennie était assis dans le foin et regardait un petit chien mort qui gisait devant lui.

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Trouvez le titre et l’auteur – 18 août

Mme Otis qui, sous le nom de miss Lucretia R. Tappan, de la 53e rue Ouest, avait été une des beautés célèbres de New York, était maintenant une superbe femme entre deux âges avec de beaux yeux verts et un profil parfait. En quittant leur pays natal, bien des Américaines adoptent un air de santé chancelante avec l’impression que c’est une forme de raffinement européen, mais Mme Otis n’avait jamais cru à cette fable. Elle jouissait d’une admirable constitution et d’une sorte de vitalité animale exceptionnelle. En fait, à bien des égards, elle était tout à fait anglaise et offrait un parfait exemple du fait que, de nos jours, nous avons tout en commun avec l’Amérique, hormis, bien entendu, le langage. Son fils aîné, baptisé Washington par ses parents dans un moment de patriotisme qu’il n’avait jamais cessé de regretter, était un jeune homme blond, plutôt joli garçon, qui s’était qualifié pour la diplomatie en conduisant le cotillon au casino de Newport pendant trois saisons consécutives et qui, même à Londres, avait la réputation d’un excellent danseur. Les gardénias et les aristocrates étaient sa seule faiblesse. Pour le reste, il était extrêmement sensé. Miss Virginia E. Otis était une petite demoiselle de quinze ans, svelte et ravissante comme une biche avec de grands yeux bleus où se lisait un fort penchant pour la liberté. C’était une merveilleuse amazone et elle avait un jour défié le vieux lord Bilton à la course sur son poney. Après deux tours de parc, elle avait gagné d’une longueur et demie juste devant la statue d’Achille aux suprêmes délices du jeune duc de Cheshire qui lui avait demandé sa main sur-le champ et avait été renvoyé par ses tuteurs le soir même à Eton dans un déluge de larmes.

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Trouvez le titre et l’auteur – 17 août

Du bon usage du sommeil

Je suis rentré tard dans la nuit.
J’ai fait couler un bain.
Je me sens toujours à l’aise dans l’eau.
Un animal aquatique – je le sais.
Par terre, le recueil gondolé de Césaire.
Je m’essuie les mains avant de l’ouvrir.

Je me suis endormi dans la baignoire rose.
Cette vieille fatigue
dont je fais semblant d’ignorer la cause
m’a emporté
vers des territoires inédits.

J’ai dormi ainsi pendant une éternité.
C’était le seul moyen
pour rentrer incognito au pays
avec la vaste nouvelle.
Le cheval de nuit qu’il m’arrive parfois
de monter à midi connaît bien le chemin
qui traverse la savane désolée.
Le galop dans la morne plaine du temps
avant de découvrir
qu’il n’y a dans cette vie
ni nord ni sud
ni père ni fils
et que personne
ne sait vraiment où aller.

On peut bâtir sa maisonnette
sur le flanc d’une montagne.
Peindre les fenêtres en bleu nostalgie.
Et planter tout autour des lauriers roses.
Puis s’assoir au crépuscule pour voir
le soleil descendre si lentement dans le golfe.
On peut bien faire cela dans chacun de nos rêves
on ne retrouvera jamais la saveur
de ces après-midi d’enfance passés pourtant
à regarder tomber la pluie.

Je me souviens que je m’étais mis au lit
pour tenter d’atténuer cette faim
qui me dévorait les entrailles.
Aujourd’hui, je dors plutôt
afin de quitter mon corps
et calmer ma soif des visages d’autrefois.

Le petit avion passe sans sourciller
sous le grand sablier
qui efface le ruban de la mémoire.
Me voilà devant une vie neuve.
Il n’est pas donné à tout le monde de renaître.

Je tourne au coin d’une rue de Montréal
et sans transition
je tombe dans Port-au-Prince.
Comme dans certains rêves d’adolescent
où l’on embrasse une fille différente de celle
qu’on tient dans ses bras.

Dormir pour me retrouver dans ce pays que j’ai quitté
un matin sans me retourner.
Longue rêverie faite d’images sans suite.
L’eau de la baignoire s’est entre-temps refroidie
et je me découvre même des branchies.

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Trouvez le titre et l’auteur – 16 août

Le rédacteur en chef dit :
– Les étrangers n’y comprennent rien. Ils pensent que les napolitains sont croyants, alors qu’il n’en est rien. La vérité, c’est que notre peuple est superstitieux, et cela n’a rien à voir avec la religion. En Calabre, les gens sont peut être encore plus pauvres qu’à Naples, d’une pauvreté plus noire, plus austère que la nôtre. Pas vrai, Michele ?
Le marchand de gemmes et de camées, qui a son atelier à Torre del Greco et son magasin au forum de Naples, dans un coin de la galleria Umbeto, déclara gravement :
– En Calabre, les gens ne croient plus à rien. Même pas au miracle.
– Et naturellement, pas au gouvernement. Pourquoi y croiraient-ils , d’ailleurs ? En trois mille ans, les gouvernements se sont succédés, les uns pareils aux autres, et rien n’a changé. Le peuple le sait, il ne croit plus à rien. Quant au miracle, oui bien sûr, tu as raison, Michele, il n’y croit pas vraiment, mais au moins il ne l’exclut pas entièrement de ses calculs. C’est une éventualité comme une autre.
– Plus exactement, précisa le responsable de la page des courses hippiques, fin connaisseur des chevaux de l’hippodrome d’Agnano, ils parient sur le miracle, comme on jouerait un cheval ou un club au totocalcio.
Ils réfléchissaient.
– C’est vrai, reprit brusquement le rédacteur,  comme éclairé par une soudaine illumination. Sans doute parce qu’à Naples,  le miracle se produit officiellement deux fois par an. Une fois au printemps et une fois à l’automne.
– Voilà, dit calmement  le responsable hippique. Un peu comme les courses de trot.
Ils se penchèrent en avant, attentifs, les yeux étincelants, tenant dans leurs mains leurs minuscules tasses remplies d’un café fort comme du poison et sucré à outrance. Il leur semblait que le responsable de la page des courses venait de dire quelque chose de très important.

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Trouvez le titre et l’auteur -15 août

Le café des Amateurs était le tout-à-l’égout de la rue Mouffetard, une merveilleuse rue commerçante, étroite et très passante, qui mène à la place de la Contrescarpe. Les vieilles maisons, divisées en appartements, comportaient, près de l’escalier, un cabinet à la turque pour palier, avec de chaque côté du trou, deux petites plate-formes de ciment en forme de semelle, pour empêcher quelque locataire de glisser ; des pompes vidaient les fosses d’aisances pendant la nuit, dans des camions citernes à chevaux.
En été, lorsque toutes les fenêtres étaient ouvertes, nous entendions le bruit des pompes et il s’en dégageait une odeur violente. Les citernes étaient peintes en brun et en safran, et dans le clair de lune, lorsqu’elles remplissaient leur office le long de la rue du Cardinal-Lemoine, leurs cylindres montés sur roues et tirés par des chevaux évoquaient des tableaux de Braque.
Aucune ne vidait pourtant le café des Amateurs où les dispositions et les sanctions contenues dans la loi concernant la répression de l’ivresse publique s’étalaient sur une affiche jaunie, couverte de chiures de mouches, et pour laquelle les consommateurs manifestaient un dédain à la mesure de leur saoulerie perpétuelle et de leur puanteur.
Toute la tristesse de la ville se révélait soudain, avec les premières pluies froides de l’hiver, et les toits des hauts immeubles blancs disparaissaient aux yeux des passants et il n’y avait plus que l’opacité humide de la nuit et les portes fermées des petites boutiques, celles de l’herboriste, du papetier et du marchand de journaux, la porte de la sage-femme – de deuxième classe – et celle de l’hôtel où était mort Verlaine et où j’avais une chambre au dernier étage pour y travailler.

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Trouvez le titre et l’auteur – 14 août

Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il y avait un râtelier et une auge. J’y vis trois chevaux avec deux cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs jarrets. Sur ces entrefaites, le gris pommelé arriva, et en entrant se mit à hennir d’un ton de maître. Je traversai avec lui deux autres salles de plain-pied ; dans la dernière, mon conducteur me fit signe d’attendre et passa dans une chambre qui était proche. Je m’imaginai alors qu’il fallait que le maître de cette maison fût une personne de qualité, puisqu’on me faisait ainsi attendre en cérémonie dans l’antichambre ; mais, en même temps, je ne pouvais concevoir qu’un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. Je craignis alors d’être devenu fou, et que mes malheurs ne m’eussent fait entièrement perdre l’esprit. Je regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer l’antichambre, qui était à peu près meublée comme la première salle. J’ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui m’environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour m’éveiller, en cas que je fusse endormi ; et comme c’étaient –  – toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus qu’il y avait là de la diablerie et de la haute magie.

Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans le lieu où il m’avait laissé, et me fit signe d’entrer avec lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée et s’approcha de moi, et après avoir considéré attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d’un air dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot yahou.

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Trouvez le titre et l’auteur- 13 août

À peu près à mi-pente, le sentier passait sous une voûte d’arbres qui rappelaient à présent des nuages écrasés sous le poids de la neige. Et au-delà, Tiphaine le savait, le sentier se poursuivait sur un terrain plat. L’homme sans tête la rattraperait sur le plat. Elle ignorait ce qui se produirait ensuite, mais elle ne doutait pas que ce serait d’une brièveté déplaisante. Des flocons de neige lui tombèrent dessus lorsqu’elle passa sous les arbres, et elle décida de prendre ses jambes à son cou. Elle pouvait gagner le village. Elle se défendait à la course.
Mais si elle y parvenait, qu’arriverait-il ? Elle n’atteindrait jamais une porte à temps. Les habitants se mettraient à crier, à courir partout. Le cavalier noir ne paraissait pas homme à s’en soucier. Non, elle devait se débrouiller toute seule.
Si seulement elle avait apporté la poêle à frire.
« Ichi, michante ch’tite sorcieure ! Arraeteuz-vos tout de suite ! »
Elle leva la tête, les yeux écarquillés.
Un homuncule bleu avait sorti la tête de la neige en haut de la haie.
– Il y a un cavalier sans tête qui me poursuit ! cria-t-elle
– Il vos rattrapera pwint. Arraeteuz-vos ! Regardeuz-le dans les yeux !
– Il n’a pas d’yeux !
– Miyards ! Vos aetes une michante sorcieure, win ou non ? Regardeuz-le dans les yeux qu’il a pwint !  »
L’homuncule bleu disparu dans la neige.
Tiphaine se retourna. Le cavalier trottait maintenant sous les arbres, sa monture mieux assurée à mesure que le terrain s’égalisait. Il tenait une épée à la main et regardait la fillette de ses yeux absents. La respiration bruyante, désagréable aux oreilles, se fit à nouveau entendre.
Les petits hommes m’observent, se dit-elle. Je ne peux pas fuir. Mémé Patraque n’aurait pas fui un machin sans tête.
Elle croisa les bras et fixa son poursuivant d’un regard noir.
Le cavalier s’arrêta, comme déconcerté puis poussa son cheval en avant.
Une silhouette bleu et rouge, plus grande que les autres petits hommes, tomba des arbres. Elle atterrit sur le front du cheval, entre les yeux, et empoigna une oreille dans chaque main.

Tiphaine entendit le nouveau venu crier : « Teneuz, vos v’la un coup de boule aveu pellicules, espaece de monstre, de la part de Grand-Yann ! ». Et il flanqua un coup de tête au cheval entre les deux yeux.

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Trouvez le titre et l’auteur -12 août

« Les bombes font fuir les touristes ». C’étaient surtout les membres de la nouvelle Coopérative et son président Paul Staggl, qui le disaient.
Le plus pauvre des camarades de classe d’Hermann, celui qui le rejoignait lui et Sepp Schwingshackl sur le chemin de l’école, était devenu un homme aux cheveux roux, aux paupières claires de reptile et à la voix rude, aux jambes solidement plantées au sol de celui qui ne doit son succès qu’à ses propres capacités. Le terrain escarpé et à l’ombre qui, pendant des générations, avait réduit sa famille à la misère, avait fait sa fortune. A la fin des années vingt, tandis qu’Hermann apprenait à conduire un camion en récompense de son adhésion au fascisme, le jeune Staggl avait installé sur son terrain une poulie rudimentaire. Les skieurs aventureux qui montaient vers les alpages dominant la petite ville, armés de skis très longs et de peaux de phoque, s’y accrochaient pour se faire transporter plus haut, économisant ainsi du temps et de la fatigue. Au début, la poulie était actionnée par le gros cheval de trait de son père, mais Paul gagna bientôt assez d’argent avec les remontées payées par les skieurs pour pouvoir s’offrir un générateur.
Quand son père mourut, durant ces troubles années trente où Hermann était d’abord devenu fasciste, puis nazi, Paul avait persuadé sa mère et ses deux sœurs encore non mariées de louer les chambres de leur maso aux skieurs qui utilisaient son modeste téléski.
Les sportifs allemands ne pouvaient pas rêver mieux que de se réveiller de bon matin au pied d’une piste, et en plus du bon côté des Alpes, celui exposé au sud. Bien vite, les affaires marchèrent si bien que Paul put investir dans l’agrandissement de la maison près du fenil.
La nouveauté la plus sensationnelle fut la création d’un vrai W.C, pas dans la cour mais, luxe inouï, à l’intérieur de l’habitation : il ne serait plus nécessaire de sortir à la belle étoile pour faire ses besoins pendant les nuits d’hiver. Paul invita tout le voisinage pour fêter son inauguration. Il se comporta de façon très généreuse : il montra non seulement aux voisins son Wasserklossett immaculé, mais il insista pour que les gens l’essaient. Et afin que tous, adultes et enfants, profitent bien de cette occasion exceptionnelle, il fit préparer par sa mère et ses sœurs de grandes quantités de Zwetschgenknödel – les canederli aux prunes, on sait qu’il n’y a rien de mieux pour stimuler la digestion.

Le Wasserklossett fut testé par les voisins plusieurs fois, sans que la canalisation se bouche. Ce fut une fête mémorable, dont on parla encore bien des années plus tard.

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