Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin

Je prends en note tout ce que Laurence dit, des lignes serrées dans mon cahier qui dessinent cette chance (chance, chance, chance, elle répète le mot) que lui a donnée sa mère en quittant son père. Elle me raconte l’enfance dédoublée, pas diminuée mais augmentée, presque une enfance au carré. Sa vie urbaine, avec ses parents, ses copines de toutes les origines, les parcs, les bus, les centres commerciaux, et sa vie de sauvageonne à la campagne, petit garçon manqué qui piquait les rames dans la cabane de pêche et partait toute seule en barque, qui grimpait dans les tas de seigle à la ferme (elle aurait pu tomber dedans, se faire engloutir, c’était risqué), montait aux arbres et sur les chevaux sans selle ni personne, cette vie de liberté, elle devait juste rentrer avant la nuit mais refaisait le mur parfois. Elle se souvient, le jars des voisins la coursait quand elle maraudait des poires dans leur arbre.
-A me voir j’étais une petite fille sage mais à l’intérieur j’étais un garçon qui bricole, chante, joue au Meccano et adore les petites voitures. J’écrivais des poèmes aussi.

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Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin

Chahdortt Djavann – Comment peut on être français ?

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Fin des années 1990, une jeune iranienne de 25 ans arrive à Paris, . Elle fuit l’Iran de l’ayatollah Khomeini et de ses mollahs. Au début elle exprime son enthousiasme de se retrouver dans la ville des Lumières et puis plus longuement elle aborde son difficile apprentissage de la langue, elle nous décrit ses difficultés et sa solitude.
Solitude choisie puisqu’elle pourrait se rapprocher d’iraniens vivant à Paris mais non, Roxane ne veut plus avoir à faire avec ce pays honni. Petit à petit, elle trouve un demi-travail (McDo) puis un autre (baby-sitter)
Un jour en cours de français, elle découvre les lettres persanes de Montesquieu et décide d’écrire son ressenti à celui ci. Elle lui envoie donc des lettres à des adresses parisiennes qu’elle invente, lettres lui reviennent NPAI on le comprend (ou comment recevoir une lettre la fait se sentir moins seule)
Tout m’a plu dans ce livre : la sensibilité de cette jeune femme, son humour par exemple quand elle explique ces difficultés avec les articles : (un rue ou une rue ?) , ses jeux de mots (des homme persans,des homme perçants) , sa vision sans concession de l’Iran, de la terrifiante condition des femmes dans ce pays, de là difficulté de s’intégrer dans un pays étranger.
Elle est libre maintenant mais n’arrive pas à se débarrasser du poids de son passé (que le lecteur connaîtra à la toute fin), de son enfance dans une famille où les enfants sont traités comme un troupeau. Ce n’est pas tant du français qu’elle souhaite s’imprégner c’est aussi oublier tout ce qui a précédé son arrivée en France.
La seule chose qui m’a un tout petit peu gênée est le prénom de la jeune femme : Roxane qui me semblait très français comme prénom (un petit tour sur wiki et les prénoms persans me dit que Roxana est un prénom persan et signifie « beauté lumineuse »

Un extrait :
Elle commença le cours de civilisation française à la Sorbonne. Pour s’imprégner des mots, pour découvrir leur essence, pour aller au-dedans des mots, elle décida d’abandonner le dictionnaire français-persan et de se référer uniquement au Petit Robert. Apprendre les mots français par le truchement de leur équivalent en persan les rendait encore plus artificiels et étrangers ; en outre, les mots persans étaient inconciliables avec ce nouveau monde, tant ils rappelaient à Roxane les souvenirs d’un pays où des dogmes barbares faisaient office de lois. Roxane avait six ans lorsque le régime islamique s’était imposé en Iran, et le persan pour elle traduisait les félonies qui avaient assombri l’histoire de ce pays. La langue persane, depuis des années, d’un côté, s’était réfugiée dans la poésie d’antan, aussi sublime qu’oubliée, mal traitée, mal aimée, et de l’autre côté, elle était condamnée à une décadence irrémédiable ; elle était pervertie par les mensonges de l’histoire, par des trahisons, des souffrances, des humiliations et des afflictions.Cette langue ne rappelait que trop à Roxane les souvenirs d’un monde où chaque mot était sali, trahi par les mollahs, un monde qu’elle avait fui, un monde abhorré. La faute n’en était pas au persan mais aux iraniens. Une langue n’existe que dans un lieu, dans un pays, dans le coeur et la bouche des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire d’u peuple, traduit le monde où elle vit, dit la vie, la vie des gens. (page 113)

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LC autour de Chahdortt Djavann  chez Sandrine