Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten

Moi j’étais assis, là, sans dire un seul mot de réponse. Il me regardait comme ça avec ses yeux et moi je regardais par la fenêtre si des fois je verrais pas mon père seulement je le voyais pas. Le Dr Nevele m’a encore demandé et puis encore et encore et puis il s’est arrêté de me demander. Il attendait que je parle. Il attendait, il attendait. Mais moi je voulais pas parler. Il s’est levé, il a fait le tour de la pièce, et puis il s’est mis à regarder par la fenêtre aussi, alors j’ai arrêté de regarder, moi.
J’ai dit :
– Il fait nuit.
Le Dr Nevele m’a regardé.
– Mais non, Gilbert. Il fait grand jour. C’est le milieu de l’après-midi.
– Il fait nuit, j’ai dit. »Quand Blacky vient. »
Le Dr Nevele m’a regardé.
– C’est la nuit qui s’appelle Blacky ?
(Dehors, une voiture s’est garée et une autre est partie. Mon frangin, Jeffrey, mon grand frère, y connait toutes les bagnoles, tu peux y aller, toutes. Une voiture qui passe, il peut te dire la marque tout de suite. Mais quand on est à l’arrière de la nôtre, on arrête pas de se faire gronder pasqu’on gigote.)
– La nuit, Blacky vient chez moi, j’ai dit ça, mais je l’ai pas dit au Dr Nevele. Je l’ai dit à Jessica. Après qu’on m’a bordé sous les couvertures. Il vient se mettre sous ma fenêtre, à attendre. Il sait quand c’est l’heure. Il reste coi. Il dit pas un bruit. Pas un bruit de cheval comme font les autres. Mais moi je sais qu’il est là, pasque moi je peux l’entendre. Il fait le bruit du vent. Mais c’est pas du vent. Il a l’odeur des oranges. Alors je noue mes draps ensemble et je me laisse descendre par la fenêtre. C’est haut – cinquante mètres ! J’habite dans une tour. La seule du quartier.
« Quand je galope sur son dos, ses sabots font le bruit des cartes à jouer qu’on met dans les rayons d’une roue de vélo et les gens croient que c’est ça, justement. Mais non. C’est moi. Et je galope sur le dos à Blacky, jusqu’à la fin des maisons, la fin des gens. Y’a plus personne. Y a plus d’école. Y a la prison où on met les gens qui n’ont rien fait de mal. Et on s’arrête contre le mur. Tout reste coi. Je me mets debout sur le dos à Blacky ; il est très glissant mais jamais je glisse. Et je grimpe par dessus le mur.

Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten

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3 réflexions au sujet de « Quand j’avais cinq ans je m’ai tué – Howard Buten »

  1. Il n’a guère eu le choix pour continuer à être encore en vie ! Après tout, plutôt que de rester en boite avec une jolie étiquette « dangereux » sur l’emballage, il s’est échappé de la ferraille sur le dos du rêve et de l’imagination.
    Touchante histoire de vie.

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