Pélagie la charette – Antonine Maillet (incipit)

Bélonie, le premier du lignage des Bélonie à sortir du Grand Dérangement, était déjà un vieillard épluché quand la charrette se mit en branle. Et il déchiffra pour les jeunesses qui montaient à bord la légende de la charrette de la Mort. Il l’avait vue de près tant et tant de fois, entendue, Bélonie, entendue, car personne n’avait jamais vu ce sombre fourgon, sans portières ni fanaux, tiré par six chevaux flambant noirs, une charrette qui parcourait le monde depuis le commencement des temps.
– Si parsonne l’a onques vue, comment c’est qu’on sait qu’elle est noire, votre charrette ? que planta Pélagie en plein dans le front du vieux radoteux.
– Hi !
…pour toute réponse de Bélonie. Car en bon conteur de sa profession, il se réservait pour ses contes, Bélonie, et ne gaspillait jamais sa salive dans des obstinations perdues. Verrait qui verrait. Aucun vivant n’a encore vu la Mort et tout le monde la connaît. Tout le monde connaît le Diable encorné, l’Archange Saint-Michel accoté sur sa lance, et la charrette fantôme, noire, sans portières, tirée par trois paires de chevaux, voilà. Et qu’on n’en parle plus.
D’accord, qu’on n’en parle plus. Mais Pélagie savait qui en reparlerait le premier. Et à coups de hue! dia! elle remit les boeufs en marche.

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Pélagie la charette – Antonine Maillet

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