Parfums – Philippe Claudel

La cuisine nous fait nous enfoncer dans l’Europe et dans le temps, voyageurs enfarinés et gourmands. J’ai voulu pendant des années établir une géographie du strudel, ce subtil gâteau roulé de pâte fine, aux pommes et raisins secs dans sa version la plus authentique, et qui dessine, peu ou prou, les frontières de l’Empire austro-hongrois puisqu’on peut aussi bien le déguster à Vienne qu’à Venise, Trieste, Bucarest, Varsovie, Prague, Budapest ou Brno, mais également à New York ou tant d’émigrés des ruines et des cendres  sont venus espérer de nouveau en la vie. À vrai dire, au travers de ce gâteau, c’est la cannelle qui me hante, son entêtante musique olfactive d’hiver et de fête, stupéfiant licite propre à rendre élégante et raffinée la plus française des pâtes, à lui donner en vérité la beauté d’un accent. Même  le vin rouge ordinaire, pour peu qu’on le laisse frémir longuement dans une casserole sur un coin de  fourneau, après y avoir jeté sucre, tranche d’orange, clou de girofle et poignée de cannelle, se  mue grâce à elle en un diable ensorcelant qui brûle les mains autour du verre dans lequel on le serre, chauffe bouche  et gorge,  verse le feu dans le ventre, fait naître rires et lumières au coin des yeux et sur les joues heureuses que le froid du dehors a rosies. Les langues se mettent à tisser  contes et fantasmagories. On bat les souvenirs, ceux de la vie, ceux de l’Histoire et  ceux  des romans comme des cartes. Alors on se met  à parler soudain de minaret, de toundra et de princesses recluses. De caravansérails,  de petits chevaux et de steppes. De gros tabac, d’épées brisées, d’Empereur en son château transi, de cuir gelé et de soldats restés fidèles, noyés dans une eau russe, alors que tout est perdu, que le monde est mort et qu’ils ne le sauront jamais.
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Philippe Claudel – Parfums
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