Le livre des nuits – Sylvie Germain

Au petit jour, tandis que son mari s’était déjà levé pour aller s’occuper des chevaux, Vitalie enfanta au fond de la cabine, toute seule, adossée contre les oreillers. C’était un fils. Il cria plus fort que la veille en traversant le corps de sa mère et son cri affola les chevaux serrés les uns contre les autres sur la berge encore ombrée de nuit. Le père, en entendant ce cri, s’affaissa sur ses genoux et se mit à pleurer. Par sept fois, l’enfant cria, et par sept fois les chevaux se cabrèrent, dressant leurs cous au ciel en balançant leurs têtes. Le père pleurait toujours et par sept fois il sentit son cœur s’arrêter.

Lorsqu’il se releva et retourna dans la cabine il vit dans la pénombre luire le corps de sa femme d’un blanc crayeux et,  posé entre ses genoux, l’enfant encore tout ruisselant d’eau et de sang. Il s’approcha du lit et caressa le visage de Vitalie bouleversé de fatigue,  de douleur et de joie. Ce visage, à peine le reconnut-il. Il semblait s’être détaché de lui-même, soulevé sous un assaut de lumière monté depuis les tréfonds de son corps et transfondu en un sourire plus vague et blanchoyant qu’un clair de demi-lune. Puis il prit son fils dans ses bras ; le petit corps nu pesait un poids immense. Le poids du monde et de la grâce.

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Le livre des nuits – Sylvie Germain

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Un autre extrait chez Asphodèle 

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