Un cheval entre dans un bar – David Grossman

OK, papa dit qu’il faut pas marcher sur les mains, alors je le fais plus. Mais aussitôt je pense : et maintenant qu’est-ce que je fais ? Comment je tiens, moi ? Vous m’avez compris ? Comment je sauve ma peau ? Comment je fais pour ne pas mourir si je me remets à l’endroit ? C’est comme ça que ça se passait dans ma tête agitée. Bon, très bien, il veut me voir marcher comme tout le monde ? Je ferai comme il veut, on ira sur les deux pieds, pas de problème. Mais alors je vais avancer comme une pièce d’un jeu d’échecs, vous voyez ce que je veux dire ?
L’assistance le regarde, interloquée, en cherchant à comprendre où il l’embarque.
Un exemple – il glousse et nous invite par une mimique compliquée à rire de conserve. Un jour, je marchais du matin au soir, toute une journée, en diagonale comme le fou. Un autre jour, j’avançais tout droit, comme la tour. Un autre jour, je sautais comme le cheval, tic-tac, de-ci de-là. Et les gens que je croisais, je les considérais comme des adversaires aux échecs. Ils en avaient pas conscience, comment l’auraient-ils su ? Mais chacun était un pion, et la rue, la cour de récréation, mon échiquier à moi…
Je nous revois marchant côte à côte en discutant, et lui me dépasse, virevolte autour de moi, surgit d’ici, vient de là. Qui sait dans quel jeu bien à lui j’ai été embringué.
J’arrive, disons, en jouant le cheval devant mon père, pendant qu’il découpait ses chiffons dans la pièce où ses jeans étaient entassés – croyez-moi, il y a quelque part un lieu dans l’univers où cette phrase revêt un sens logique -, et je me tenais debout sur le carrelage à l’emplacement stratégique où je pouvais protéger ma mère, la reine. Et je me retrouvais ainsi entre ma mère et mon père, et dans mon for intérieur je disais : échec. Je lui laisse quelques secondes pour exécuter sa manœuvre, et s’il ne s’est pas c’est pas placé à temps sur une autre dalle, c’est mat. Pas complètement fou, ce gamin là ?  Vous ririez pas si vite si vous saviez ce qu’il avait dans les neurones ? Vous penseriez pas : « Regarde un peu comment ce taré a gâché son enfance  » ?
P97

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8 réflexions au sujet de « Un cheval entre dans un bar – David Grossman »

  1. Les échecs sont une allégorie du monde.
    Tu aimeras peut-être cet essai qui tente de faire le tour d’une métaphorologie foisonnante:
    «Le Jeu d’échecs comme représentation : univers clos ou reflet du monde ?» sous la direction d’Amandine Mussou et Sarah Troche. Passionnant.
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • Coucou Célestine
      Je dois avouer avoir du mal avec les essais …
      Sur le sujet « littérature , femmes et échec » j’avais tenté « la marche du cavalier  » de Genevieve Brisac … Dur à accrocher …
      Je note le titre que tu cites 🙂
      Bisesss

    • C’est un peu cela 🙂
      Le cheval en question est le sujet d’une des blagues que raconte le héros dans un cabaret….un One man show qui tourne à la confession émouvante …
      Bonne journée Philippe 🙂

    • Coucou Mind c’est un livre assez cinglant, mais très très émouvant aussi (et puis cynique, ironique …et encore plus
      Tiens un autre extrait :
      « Je me dis : si un quelconque scientifique israélien, juste pour donner un exemple, découvrait un remède contre le cancer, hein ? Un remède qui pourrait éradiquer une fois pour toutes la maladie, eh bien je vous garantis à mille pour cent que des voix s’élèveraient aussitôt dans le monde entier, qu’il y aurait des protestations et des manifestations et des votes à l’ONU et des articles dans la presse européenne : pourquoi s’en prend-on comme ça au cancer ? Et pourquoi aussitôt l’« éradiquer » ? Pourquoi ne pas tenter la voie du compromis ? Pourquoi le recours immédiat à la force ? Et si nous restions droits dans nos bottes d’abord, juste pour voir, et que nous acceptions le cancer dans sa différence, que nous acceptions de nous mettre à sa place pour voir comment il vit, lui, la maladie ? N’oublions pas qu’il a aussi des aspects positifs. C’est un fait, beaucoup de gens vous diront que le cancer les a rendus meilleurs ! Sans oublier que la recherche sur le cancer a eu des effets collatéraux sur le développement de médicaments pour d’autres pathologies, et maintenant tout ça va s’arrêter, et être « éradiqué » en plus ! Donc, aucune leçon n’a été tirée du passé ? Aucun souvenir des « années de tourmente » ? Justement, poursuit-il avec un air pensif, qu’y a-t-il au fond chez l’homme de supérieur au cancer qui lui donne le droit de l’« éradiquer » ? P.25 »

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