Les détectives sauvages – Roberto Bolano

Un matin, nous sommes allés à un manège équestre de Castelldefels dont le propriétaire était un ami d’Arturo et cet ami nous a laissé deux chevaux pendant toute la journée sans rien nous faire payer. Moi j’avais appris à monter à cheval dans un club d’équitation du D.F.  et lui dans le sud du Chili, seul, quand il était enfant. Les premiers mètres nous les avons faits au pas, ensuite je lui ai proposé de faire une course. Le chemin était rectiligne et étroit puis se hissait sur une colline bordée de pins, redescendait jusqu’au lit d’une rivière à sec, après la rivière il y avait un tunnel et derrière le tunnel se trouvait la mer. Nous nous sommes mis à galoper. Au début il a gardé son cheval collé au mien, mais ensuite je ne sais ce qui m’est arrivé, je me suis fondue avec le cheval et je me suis mise à galoper ventre à terre et j’ai laissé en arrière Arturo. En cet instant ça ne m’aurait rien fait de mourir. Je savais, j’avais conscience que je ne lui avais pas raconté beaucoup de choses que peut-être j’avais besoin de lui raconter ou que j’aurais dû lui raconter et j’ai pensé que si je mourais à cheval ou si celui-ci me jetait à terre ou si une branche du bois de pins me désarçonnait violemment, Arturo saurait tout ce que je ne lui avais pas dit et allait le comprendre sans avoir besoin de l’entendre de ma bouche. Mais quand j’ai dépassé la colline, et laissé derrière le bois de pins, quand je descendais vers le lit asséché de la rivière, mes envies de mourir se sont transformées en joie, joie d’être sur un cheval et de galoper, joie de sentir le vent sur mes joues, et peu après j’ai même eu peur de tomber car la descente était beaucoup plus prononcée que je ne le croyais, et à cet instant je ne voulais plus mourir, c’était un jeu et je ne voulais pas mourir, du moins pas en ce moment et j’ai commencé à ralentir.  Alors quelque chose de surprenant est arrivé. J’ai vu passer Arturo à côté de moi comme une flèche et j’ai vu qu’il me regardait et qu’il souriait, sans s’arrêter, un sourire pareil à celui du chat du Cheshire même si lui avait perdu quelques dents au cours de sa vie aventureuse, mais il était pareil, son sourire est resté là, pendant que lui et son cheval continuaient à toute vitesse en direction du lit de la rivière à sec, à une telle vitesse que j’ai pensé que tous deux, cavalier et cheval, allaient rouler sur les pierres couvertes de poussière, et que lorsque je descendrais je traverserais le nuage que la chute aurait provoqué je trouverai le cheval avec une patte cassée et à côté de lui Arturo le crâne fracassé, mort, les yeux ouverts, alors j’ai eu peur j’ai de nouveau éperonné mon cheval, je suis descendue vers la rivière, mais le nuage de poussière au début ne m’a rien laissé voir et quand la poussière a disparu dans le lit de la rivière il n’y avait ni cheval cavalier, rien, seulement le bruit des voitures qui passaient sur l’autre route, au loin, cachée par une futaie, et le soleil réverbérait sur les pierres sèches du lit de la rivière et tout était comme un tour de magie, une seconde je m’étais trouvée avec Arturo et la seconde suivante j’étais de nouveau seule, alors oui j’ai vraiment peur, tellement peur, que je n’ai pas pu mettre pied à terre, que je n’ai rien dit, j’ai seulement regardé de tous côtés et je n’ai vu aucune trace de lui comme si la terre ou l’air l’avait avalé, et alors que je me trouvais déjà sur le point de pleurer je l’ai vu, à l’entrée du tunnel, parmi les ombres, comme un esprit malin, me regardant sans rien dire, j’ai éperonné mon cheval dans sa direction, je lui ai dit tu m’as fait une de ces putain de peur, foutu Arturo, et lui m’a regardée d’une manière très triste et même si après il a ri comme s’il voulait me le cacher, j’ai su alors, seulement, alors qu’il était tombé amoureux de moi.
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Roberto Belano – Les détectives sauvages
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