Parfums – Philippe Claudel

Chevaux et brouillards, donc le long de la route qui me mène à Rosières-aux-Salines. Je pédale doucement. Moins il me reste de temps, plus je le prends. Le brouillard agit comme le couvercle d’une cocotte : il maintient en lui, sous lui, les odeurs de terre surprise par un automne adolescent, d’herbe fatiguée par la froidure des matins, de bêtes encore aux champs, de prés vacants et d’asphalte trempé. C’est un grand flacon sans paroi, un pulvérisateur incessant. Je respire le pelage des chevaux, leurs fortes haleines apaisées par le sommeil, leurs flancs frottés de crottin sous leurs yeux ouverts. Et je me rappelle d’autres chevaux : eux aussi sortent du brouillard comme d’un étrange songe romantique. Ils sont ardennais, percherons, boulonnais , aux robes perlées d’eau. Attelés à deux, ils tirent les basses péniches sur le chemin de halage. Je suis enfant. Leur souffles lancent des nuages et, quand je passe près d’eux, je sens leur grosse chaleur de bêtes à l’effort, de muscles tendus et fumants, et de poils séveux. J’aime le brouillard car il permet toujours d’entrer au plus profond de moi même. En marchant au-dehors, dans une nature qui ne me livre que ses marges immédiates, quoique déjà dévorées par l’abrasion d’une gomme invisible, le monde devient une simple projection de l’âme, une hypothèse pénétrante et un peu froide.
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Philippe Claudel – Parfums 

Sur une idée de Chiffonnette

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12 réflexions au sujet de « Parfums – Philippe Claudel »

  1. Je n’ai pas lu le bouquin et je ne suis pas sûre de tenir à le lire après avoir lu cet extrait. Je te choque? C’est que des goûts et des couleurs, etc…
    Tu ne m’en veux pas?
    Bonne soirée,
    Mo

    • Il s’agit de chroniques, de souvenirs…
      Il n’y a donc pas réellement d’histoire..
      Un style de livres qui ne peut pas plaire à tout le monde
      Je ne t’en veux absolument pas 🙂

      Bonne journée Leodamgan 🙂

  2. Le style de l’auteur est quasi magique. Le lecteur entre dans le brouillard au fil de ces quelques lignes. La marge évanescente qui le ramène à lui-même, le mouvement de va et vient entre le présent et le passé… C’est un très beau texte ciselé comme de l’or fin. Un véritable artiste des mots cet écrivain. Je n’ai jamais lu, mais ça me donne envie.

  3. Ce « Parfums » est plein de senteurs, d’évidences bien dites, de scènes de vie de tous les jours. J’avais beaucoup aimé ce livre de Philippe Claudel, mais je n’ai pas encore eu le courage de lire les Ames grises 😉
    Bonnes vacances à venir, Valentyne
    Gros bisous

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