Aurélien – Louis Aragon

jeudi-poesie
Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant , même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours, jamais et nulle part si désespérant qu’à Paris au dessus de ce paysage de luxe, qu’il aplatit à ses pieds, petit, petit, lui le mur vaste et vide d’un firmament implacable, un dimanche matin de décembre au dessus de l’avenue du Bois….
Ce dimanche-là, au pied de ce rideau d’Apocalypse, la mince et longue bande de l’avenue avec ses arbres dégarnis, ses pelouses sans gazon, ses blanches cavernes pour troglodytes millionnaires, emportait sur ses larges terre-pleins toute une écume frissonnante de promeneurs, et dans le vent des chevaux, le sable et le crottin de l’allée cavalière faisaient devant la statue d’Alphand, debout dans son amphithéâtre calcaire, une ponctuation de nuages aux sabots des montures, dont chacune portait une fortune ou une ruine sur son dos. Le monde habillé, on ne peut vraiment faire élégant, qui venait ici montrer ses costumes tailleurs, ses renards argentés, ses pékinois ou ses setters, devenait dense surtout au-delà de l’avenue Malakoff.
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dufy
 Jean Dufy – Chevaux et calèches au Bois de Boulogne
L’Aurélien d’Aragon aurait pu le rencontrer à Paris en 1922. Le gris de l’un répondant aux couleurs de l’autre.  Après son service militaire, Jean Dufy s’installe à Paris où il rencontre Derain, Braque, Picasso et Apollinaire accompagné de son frère Raoul Dufy.
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16 réflexions au sujet de « Aurélien – Louis Aragon »

  1. Ping : Un jeudi anglais avec de la poésie de John Keats | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture

  2. Aragon, insupportable très souvent mais si grand poète. Sur le gris on peut effectivement broder d’infinies variations. Bises et à bientôt. Je suis aussi passé par Aragon cette semaine.

  3. Coucou Valentyne
    J’ai eu plaisir à relire ce passage. Je le savoure mieux, isolé.
    Que de poésie chez Aragon. Le cheval blanc d’Elsa est bien fade à côté et si ennuyeux…
    Le gris se décline et se marie avec toutes les autres couleurs.
    Ton association du texte avec le tableau coloré de Duffy est excellente 😆
    Et encore en harmonie de pensées avec Edualc 😉
    Gros bisous

  4. Ping : La poésie du jeudi avec Jules Supervielle | Les mots de la fin

  5. Je préfère les nuances de gris d’Aragon à celles de E.L James, tu t’en doutes ! D’ailleurs ce passage au bois de Boulogne me fait furieusement penser au début de la Curée de Zola ! Ha ces « équipages » qui se croisaient, il devait s’en passer des choses dans la charriotte ! 😆 Et tu es raccord avec Eeguab, une fois de plus ! 😉 Bises Val

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