Les poneys sauvages – Michel Déon

Si vous écrivez :  » trois années austères », j’ai l’impression que vous effacez le sourire de Joan, ses lèvres pâles et la voix enrouée qui me la fit aimer. Nous nous échappions pour les week-ends, prenant les trains du Hampshire. A Calgate, un tilbury nous attendait, conduit par une extraordinaire vieille ancienne écuyère de cirque qui fumait la pipe. Elle prétendait avoir été la maîtresse d’Edouard VII au début du siècle, ce qui n’aurait pas été une performance extraordinaire si elle n’y avait pas ajouté Léopold II de Belgique. Les deux s’étaient succédé dans son lit, à Paris, un même après-midi et miss Rose Huntington, en le racontant, demandait chaque fois dans son français charmant nourri d’un argot démodé : « En connaissez-vous beaucoup d’autres qui aient attelé à deux rois un même jour ?  » . Ce passé galant autorisait Rose à nous donner – foin d’hypocrisie – une chambre unique dans son auberge de la New Forest perdue parmi les bois où galopaient des poneys sauvages. Il me suffit de soulever encore en pensée la fenêtre à guillotine pour revoir au petit matin la brume argentée de la clairière, le ciel blanc au dessus des arbres et, broutant l’herbe éclatante de rosée, les poneys aux long poils humides, brillants comme de la soie. Le souffle retenu, je restais immobile, buvant l’air froid jusqu’à ce qu’un des poneys m’aperçût et se mît à hennir. Alors le troupeau redressait la tête dans ma direction, et après un court frémissement de l’échine, trottait vers la lisière de la forêt où il s’arrêtait encore quelques secondes avant de disparaître.
– J’ai froid ! disait Joan.
Je baissais la fenêtre et gagnais, glacé, le lit où reposait mon amie, nue et tiède, la nuque à plat sur le matelas, les yeux grands ouverts.
– Vous allez attraper la mort! répétait-elle chaque fois.
– Joan, ce sont les premiers poneys sauvages que je vois et peut-être les derniers. Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages.
– Ce n’est pas une raison pour attraper la mort.
Ce fut elle qui l’attrapa ou plutôt la mort qui la rattrapa et la pulvérisa dans la grosse Rambler vert olive qu’elle conduisait à Londres pour un quelconque état-major.

Les poneys sauvages – Michel Déon

 

citation

Le jeudi c’est citation  : Une idée de Chiffonnette

Publicités

4 réflexions au sujet de « Les poneys sauvages – Michel Déon »

Poster votre avis

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s