Psychoses

En juillet, j’ai participé à un concours de nouvelles. Le thème était le suivant : « Les participants devront rédiger une nouvelle inédite dans le genre policier au sens large du terme (enquête, thriller psychologique, social, noir…). Le polar historique est admis.
Le texte devra comporter obligatoirement ce passage : « Alors, il dort le gros con ? Ben il dormira encore mieux quand il aura pris ça dans la gueule ! Il entendra chanter les anges, le gugusse de Montauban…Je vais le renvoyer tout droit à la maison mère…au terminus des prétentieux… extrait du film « Les Tontons flingueurs » réalisé par Georges Lautner et dialogué par Michel Audiard, 1963. »

Voici mon idée : j’ai rajouté les mots collectés par Asphodèle 🙂

Psychoses

Je ne sais pas ce qui m’a réveillé. un silence suspect, un grincement obsédant dans l’escalier…. J’en ai eu des sueurs froides. La gorge sèche, j’ai tendu la main vers la carafe de la table de nuit, tendant l’oreille, attentif. M’avaient-ils retrouvé malgré les kilomètres qui nous séparaient ? Et laquelle des deux bandes ? celle de mon ex-femme à mes trousses, réclamant sa pension alimentaire ? ou celle d’Alfred, mon associé que j’avais planté, sans lui remettre le scénario que je lui avais promis pour son film, dont le tournage devait débuter demain, lundi 21 juillet 2014, Hollywood Californie.

Après avoir bu un verre et grimacé (trois jours d’abstinence, je ne m’y fais pas), j‘ai descendu précautionneusement l’escalier, qui ondulait de façon étrange.

Dans l’escalier, je me suis vu dans le miroir : 50 ans, pyjama  bleu, un grain de beauté sur le nez,  les cheveux clairsemés, plus blancs que bruns, des valises sous les yeux, l’air hagard d’une personne traquée qui n’a pas dormi depuis des jours. Le miroir me coupant comme en 16/9 à la hauteur du torse, j’ai eu la chance de ne pas voir mon ventre amateur de bière. Mais je le savais là, lourd et revendicatif, gargouillant à qui mieux-mieux, conséquence d’excès répétés. 

Je connais toutes les marches et je suis sûr de n’avoir fait aucun bruit. Il y avait une lumière falote dans le salon, j’ai vu deux silhouettes assises dans les fauteuils autour du feu de cheminée qui se mourrait.

Ils ne m’avaient pas entendu mais moi oui, je les entendais comme si j’étais à cinquante centimètres : « Alors il dort le gros con ? ben il dormira encore mieux quand il aura pris ça dans la gueule ! Il entendra chanter les anges, le gugusse de Montauban…..Je vais le renvoyer tout droit à la maison mère…au terminus des prétentieux… »

C’était le plus large qui avait dit cela, sur un ton rigolard qui enlevait toute angoisse au propos. J’ai reconnu la tirade de suite : « Les tontons flingueurs » 1963, j’ai vu le film 20 fois, pour mon boulot je précise, parce que ce n’est pas ma tasse de thé les années 60 du siècle dernier. Je suis quelqu’un qui a les pieds ancrés dans le présent et qui a une vison du futur, en toute modestie. « Des scénarios percutants, des  univers parallèles insolites », ce n’est pas moi qui le dit, c’est Alfred mon associé (enfin mon futur ex-associé).

Le premier homme était rondouillard, en costard noir, chapeau melon et moustache ridicule. Le deuxième était maigrichon avec également un chapeau melon d’un autre temps sur la tête mais celui ci était beaucoup trop petit. Un sourire niais avait tendance a lui faire bouger les oreilles et donnait l’impression qu’il travaillait du chapeau.

Comme ils ne m’impressionnaient pas les deux énergumènes et qu’il n’y avait pas de renflement suspect en dessous de leur costards, je suis entré derechef dans le salon , en criant bien fort : « Salut la compagnie, c’est la fête par ici, vous avez votre carton d’invitation ? » . J’ai pris ma grosse voix parce que « la meilleure défense c’est l’attaque », je ne sais plus où j’ai entendu cela mais c’est très vrai.

Ils ont sursauté et le gros s’est caché derrière le maigre : cela aurait été drôle s’ils n’avaient pas été aussi pathétiques. Une caricature de Mafiosos dans un film ordinaire de série Z.

De me voir ainsi en pyjama, (sans arme moi aussi), ils ont eu l’air rassérénés et ils se sont rassis du bout des fesses sur le canapé. « Monsieur Kaplan … » a commencé le maigre. « Nous sommes ici pour….. » a poursuivi le gros d’une voix douce , « vous dire de nous aider » a fini le maigre.

– Vous aider à quoi ? ai-je fait abasourdi. Et puis comment savez vous mon nom ? je suis ici incognito, inscrit sous le nom de Mr Georges. Je peux bien m’offrir une escapade sans que le monde soit à mes trousses, non ?

– Faut pas nous la faire à nous, Mr Kaplan, on vous suit à la trace depuis des semaines, nous savons tout sur votre vie, votre œuvre.

– Vraiment ? Donnez moi vos sources , avez vous des preuves ? Je sens que cela va être long : désirez vous une bière ? Une tisane ? Ai-je dit, moqueur.

– Non merci , nous sommes au régime ! fit le gros coupant la parole au maigre qui n’aurait pas dit non.

Je décidai de me concentrer sur le gros qui avait l’air d’être la tête pensante du tandem.

Vous êtes Georges Kaplan, ghostwriter au cinéma, en d’autres mots « nègre » pour des scénaristes très connus comme Richard Matheson, James Schamus….Jamais crédité au générique mais toujours près des plateaux. Kaplan est un nom de plume en hommage à Hitchkock et sa mort aux trousses. » Extravagance et maîtrise  » est votre leitmotiv . Votre prénom : Lucas, votre nom de famille Georges. Mère française, père américain. Vous avez 50 ans, 8 mois….votre femme vous recherche pour « abandon de domicile conjugal … »

– Stop ! ai-je crié, effaré de tout ce que ces deux bouffons savaient sur moi, cela faisait 25 ans que plus personne ne m’avait appelé Lucas.

Bon, vous savez qui je suis et vous ? à qui ai je l’honneur ? en ouvrant une bière malgré ma récente promesse faite à moi-même.

– Je m’appelle Stanley mais appelez moi Stan ! a murmuré le squelette ambulant.

– Et moi c’est Oliver mais vous pouvez m’appeler Ollie, a lancé le bibendum.

Le numéro des comiques étaient bien huilé et je fis alors semblant de ne pas avoir reconnu ces deux sosies, me demandant tout de même où ces artistes foireux allaient m’emmener.

– Revenons à nos moutons et à notre bergère ! ai-je dit en ouvrant une deuxième bière et en m’affalant sur le canapé. Pouquoi êtes vous là ?

C’est le gros qui a répété la fameuse phrase de tout à l’heure « Alors il dort le gros con ? ben il dormira encore mieux quand il aura pris ça dans la gueule ! Il entendra chanter les anges, le gugusse de Montauban…..Je vais le renvoyer tout droit à la maison mère…au terminus des prétentieux… »

– Et ? Ai-je demandé étonné : où voulez vous en venir ?

– Et bien, nous avons visionné votre dernier film ! a fait le gros sournois.

– Celui où vous n’apparaissez pas en tant que scénariste mais nous savons que c’est vous ! a rajouté tout aussi sournoisement le maigre Stan.

– Et bien vous avez plagié cette magnifique phrase culte des Tontons Flingueurs dans votre dernier scénario : »Alors il roupille le gros con ? ben il ronflera encore mieux quand je lui aurait sonner les cloches à cet extraterreste de Monkar…..Je vais le renvoyer tout droit sur la planète terre …au terminus de Cap Canaveral… »

J’ai eu à nouveau des sueurs froides comme au moment où je me suis réveillé parce que je pensais que personne n’avait remarqué mon «emprunt» à ce nanar des années 60. Tout me revenait maintenant : ma grave « Middle life crisis » d’il y a deux ans, j’avais touché le fonds et j’avais accepté de bosser sur le scénario de Mars attack 7 le re-re-re-retour. C’était ça ou la camisole ! 

Je pensais pourtant avoir bien maquillé le scénario plagié : Montauban était devenu « Monkar » une planète proche d’Alpha Ceti dans la constellation de la baleine, la bande des tontons flingueurs était devenue une joyeuse troupe d’extra-terrestres déjantés qui organisent un casse sur la planète Mars pour dérober le trésor secret des Martiens. Une sorte de conte moderne, si vous voyez ce que je veux dire ! Le tout officiellement signé par Georges Lucas, mon homonyme inversé et néanmoins ami, spécialiste en guerres et en étoiles en tout genre.

Devant mon air angoissé, le maigre a repris : La réplique « C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases » est devenue « C’est curieux chez les martiens de ne pas mettre de ponctuations dans leurs phrases » quand un bonhomme vert avec un seul œil se lance dans une tirade en pseudo-martien non sous-titrée.

Je m’effondrai sur la canapé, j’étais démasqué : les deux zinzins allaient me dénoncer pour le plus grand crime possible à Hollywood, LE PLAGIAT ! J‘allais être hué, conspué, perdre toutes mes cartes de crédit. ….

J’essayai de les amadouer :

– Que voulez vous pour votre silence ? Dîtes votre prix !

Oh, il nous a mal compris ! a pleurniché le gros Ollie.

Oui, il pense que nous sommes de méchants maîtreschanteurs ! a dit Stan le maigre. Alors que nous sommes de doux rêveurs !

– Alors que nous sommes là pour l’inspirer !

– L’aider dans sa tâche quotidienne….

– M’aider à quoi ? ai je demandé, rassuré devant le danger qui s’éloignait, la menace de dénonciation pour plagiat systématique devenait moins réelle.

– Il faut nous remettre au goût du jour ! a chantonné Oliver Hardy.

– Faire de nous les héros de votre prochain film ! a complété Stanley Laurel, mielleux.

C‘est là que j’ai compris leur proposition entre les lignes et que j’ai refusé tout net : plagier un film des années 60 pour le renouveler en génial de film de science-fiction, oui ! mais « Laurel et Hardy chez les martiens », c’était au dessus de mes forces. Je manque parfois de déontologie mais à ce point ! 

Alors j’ai crié NON ! d’un ton ferme et définitif : C‘est à ce moment que Stan a sorti la mitrailleuse qu’il avait planqué sous le canapé en criant comme dans Pulp fiction « J’abattrai alors le bras d’une terrible colère, d’une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes …. ».

Je n’ai pas entendu la fin, j‘ai porté mes mains à mon ventre, douloureux et se vidant sur la moquette…. pour m’apercevoir que ce que j’avais dans le ventre, c‘était non pas tripes et boyaux mais de la pellicule de 50 ans d’âge. Les mains sur ces rouleaux, j’ai vu le film de ma vie se dérouler en flashback au ralenti. La meilleure scène d’un film que je ne tournerai jamais ! Avant le noir final, j’ai eu les temps d’entendre Hardy dire à Laurel « Tu m’as encore mis dans un beau pétrin »………

Epilogue : De notre envoyé spécial à Santa Barbara : Nous apprenons le décès du scénariste franco-américain Lucas Georges. Le FBI serait en train de regarder une vidéo de ses dernières heures. Lucas Georges, plus célèbre sous le nom de Georges Kaplan, était connu pour faire tourner une caméra chez lui 24 heures sur 24. Les causes de la mort ne sont pas élucidées mais son ex-femme Marnie E. et son associé Alfred H. ont laissé entendre que le célèbre scénariste souffrait de diverses psychoses. Georges Lucas restera pour nous le premier aliéniste d’Hollywood, aliéniste signifiant dans ce contexte « spécialiste en Aliens en tout genre ».

les mots d’Asphodèle :

Grain, conséquence, ordinaire, manquer, zinzin, camisole, extravagance, quotidien, douce, furieux, maîtrise, artiste, univers, abandon, psychose, conte, rêveur, bleu, aliéniste, bergère, escapade, onduler, outrageux, obsédant.

je n’ai pas mis « outrageux »

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43 réflexions au sujet de « Psychoses »

  1. Ping : LES PLUMES 36 – Les textes en Folie ! | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture

  2. Un super hommage au cinéma classique…Audiard, Hichcock, Lucas, rien que des pointures. Bravo.
    Et comme un clin d’oeil ton héros revoit le film de sa vie défiler, sa dernière heure arivée… 😉

  3. Oh purée !
    Non, je n’ai pas dit « envoyez la purée » ! 😀 Prise par le suspens de cette page, j’en ai oublié de traquer les mots imposés de ce jour. Et je me suis laissée aller à descendre d’un et de deux étages pour prolonger ce bon moment. Bravo. Et merci d’être passé chez moi, Il ne reste plus de ce camembert en folie mais un bout d’un fromage « du pays » qui fleure bon le terroir ! 😀 Sous cloche celui-là, j’en ai marre de tourner de l’œil dès que la porte du frigo s’entrouvre ! 😀 Si ça te dit… 😉

  4. Coucou Valentyne,
    Toujours pas pris le temps de lire ta nouvelle…
    Promis, c’est pour demain 😉
    Aujourd’hui, je pars encore et ne reviendrai qu’à la nuit !
    Bon 11/11 et gros bisous

  5. Je me suis bien amusée en lisant ta nouvelle, Valentyne, plus qu’hier au soir au ciné avec le dernier Woody A. que je n’ai pas aimé du tout !
    Le bidon rempli de pellicule ça doit être contraignant 😆
    Gros bisous
    PS : si tu peux faire (bien) plus court la prochaine fois, ça m’éviterait de grognonner chez Choupinet 😉

    • Coucou Soène 🙂
      Je n’ai pas vu le dernier Woody Allen ….
      Je te rassure je n’ai pas de pellicule dans le bidon 🙂 juste dans les cheveux 🙂
      J’essaierais de faire plus court ….
      Bises Soène 🙂

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