Cérémonie

Hier , par un soir brumeux, je me promenai dans ma campagne de banlieue. Quand soudain, je vis deux lumières, légèrement bleutées et tremblotantes, au bout à l’horizon.
Ce n’est pas tant ces lumières qui m’intriguèrent mais plutôt le bruit de roulement qui accompagnait celles-ci. Ce bruit je le reconnaîtrais entre mille : Un clap, clap, clap, clap rythmé et régulier, une allure à quatre temps : des chevaux au trot !
N’écoutant que ma curiosité, je m’approchais du bruit et des lumières. Quels pouvaient être les fous qui sortaient des chevaux, à la nuit tombée et leur faisaient prendre ce trot soutenu ?
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Au fur et à mesure que je me rapprochais, le bruit se faisait plus inquiétant, on entendait en plus des fers sur le bitume, un craquement sinistre comme des osselets ou ma rotule qui craque par grand froid. Au détour du chemin, je les vis alors s’approcher, ces chevaux d’un autre monde, un improbable attelage de squelettes. A leur ossature robuste et admirable, je devinai des percherons. Solidement charpentés, ils tiraient un corbillard en verre. Des saphirs et des lapis-lazulis sur leur bride  me renseignèrent sur la lumière bleutée entrevue précédemment. Une foule bigarrée suivait tant bien que mal ce  cortège funèbre. Le trot de ces puissants animaux avait cependant ralenti, et intriguée, je me décidai à suivre la foule qui défilait. Parmi eux, dans ce carnaval burlesque, un crocodile versait de chaudes larmes, un homme à tête de citrouille lançait des fleurs. Je ne comptai plus les squelettes, les fantômes et autres sorcières.  L’atmosphère était un peu étrange, surréaliste : à la fois un grand recueillement mais aussi une atmosphère de fête, un chuchotement continu.
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– Qui va-t-on donc enterrer ainsi ? demandai je à un homme en costume de marin, pompon rouge, qui avait l’air de mener les opérations.
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– Nous enterrons un mot, me répondit il en poursuivant sa route pour ne pas être distancé par les chevaux.
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– Un mot ? vous voulez dire un mort ? lui répondis je
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– Non, non j’ai bien dit un mot : Aujourd’hui nous enterrons le mot « ancolie ». Il sort de tous les dictionnaires papier ce jour : le Larousse, le Robert, le Littré….
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Comme je fronçais les sourcils, étonnée, le marin s’arrêta et m’expliqua :
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– Tous les ans, il faut faire de la place dans les dictionnaires pour de nouveaux mots. Ces dernières années, nous avons eu la naissance de geek, de permalien, de smartphone.  Et ainsi de plus d’une centaine de mots. C’est mathématique, un mot naît, un mot doit disparaître et là nous enterrons Ancolie. Il y a trop de fleurs dans les dictionnaires : nous projetons de n’en garder qu’une centaine parmi lesquelles les asphodèles (protégées) et les roses. Mais regardez, il y en a d’autres derrière le corbillard !
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Effectivement en me penchant un peu, je vis une ribambelle de pauvres mots qui suivaient tant bien que mal le convoi : des mots de toutes tailles, des gais,  des tristes, un histrion, un amphigouri, un anachorète et un cercopithèque et bien d’autres que je n’avais jamais vus ni entendus.
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– Tenez, par exemple, reprit l’homme intarissable, l’an dernier nous avons enterré jouvencelle qui était totalement suranné et à la place nous avons intronisé Bimbo !
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– Mais cela ne va pas du tout !  m’écriai je scandalisée, en essayant de suivre le cheminement de sa pensée. Remplacer Jouvencelle par bimbo ! Ce n’est pas du tout la même nuance, le même registre. Vous ne respectez donc pas les sens des mots ?
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– L’essence ? attendez je consulte mes tablettes, dit l’homme, serviable malgré son air bourru. Il sortit son jpad dernier cri et tapota rapidement : « oui ! je l’ai :  « essence » : nom féminin, synonyme de carburant : disparition programmée dans 200 ans, la même année que pétrole. Une autre question ?  »
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– Et ne peut on rien faire pour empêcher la disparition de ces mots ? demandai je émue, j’aime particulièrement anachorète et cercopithèque, deux jurons du capitaine haddock.
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– On ne peut presque rien. En même temps ce n’est pas grave ;  des mots morts pour les dictionnaires continuent de vivre sur le web, fait l’homme fataliste, en haussant les épaules. Enfin certains !
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A ce moment là, le cocher arrêta son attelage de squelettes. Les animaux claquèrent les dents sur leur mors et s’arrêtèrent dans un craquement d’os brisés. Du fond de son cercueil de verre, « Ancolie » me regarda d’un air triste, comme si elle criait « sauvez moi, sauvez moi ». N’écoutant que mon courage (ou mon inconscience), je bondis, grimpai sur le corbillard, attrapai ce pauvre mot par la majuscule. Pour faire bonne mesure j’embarquai aussi sous le bras anachorète et cercopithèque.
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J’entendis l’Histrion qui me prévenait : « Please Mind the gap » et grâce à lui je ne tombai pas du corbillard, qui avait redémarré sans prévenir. Je pris la fuite courant à perdre haleine à travers les champs. Dans mon dos, j’entendis le crocodile qui criait de rapporter Ancolie et mes autres larcins. J’entendais aussi tous les pauvres mots, ceux voués à la disparition, qui manifestaient et m’encourageaient en me lançant des acclamations. En l’espace d’une minute, j’étais passé de l’état de promeneuse tranquille à femme à abattre.  Dans un sursaut désespéré, je me dirigeai vers la forêt où j’espérai trouver un abri. Mais mes poursuivants me rattrapaient. Je sentais que je piquai du nez, heureusement qu’Ancolie embaumait et son doux parfum me réveilla tout à fait. J’entrepris alors une succession de petits bonds, je bousculai Crocodile, écrasant une larme au passage. Je lâchai un juron (pas anachorète, bien calé sous mon coude, l’autre)  et finalement plus légère, je réussis à les semer dans la forêt.
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Les dernières paroles que j’entendis furent celle du marin serviable :
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– Revenez demain ! me cria-t-il : Il y a une autre cérémonie. On va enterrer le mot « brodequin » : en grandes pompes bien sûr !
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Billet écrit pour les Plumes à thème n° 1 d’Asphodèle du 3/11/2012 et rapatrié de mon ancien blog 😉
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13 réflexions au sujet de « Cérémonie »

  1. Que te dire sinon que j’adore ?

    En fait, nous devrions créer un paradis des mots pour y recueillir tous ceux qui ne sont plus dans le dictionnaire….

    C’est si jolie une ancolie !

    Passe une douce journée.

  2. Voilà un texte qui m’a beaucoup plu. C’est vrai que des mots disparaissent (le vocabulaire s’appauvrit, non?) et que de nouveaux apparaissent. C’est la vie!
    Mais « ancolie »! ah non! pas ancolie. Ces jolies fleurs se ressèment partout dans mon jardin.
    Bravo pour le texte!
    Bon dimanche;

  3. Rhhooo nostalgie, je me souviens très bien de ce texte ! Quelle rigolade ! Mais je te rassure, je viens de vérifier dans mon Larousse 2015 (voui) et notre douce et tendre ancolie est encore là… 😉 Bises Val et c’est bien d’exhumer ces textes voués à l’oubli, vu que personne ou peu ne retournent dans les archives…

    • Coucou Asphodèle 🙂 tu as raison : une bonne rigolade , je ne sais plus qui avait envoyer des Mails à Ancolie 🙂
      Je transfère régulièrement des billets d’Ob à wordpress (parce que je me dis qu’Ob va disparaître un jour ….)
      Bises miss Aspho 🙂

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