Les femmes du braconnier – Claude Pujade-Renaud

La blancheur en mouvement. En quelque heures, j’ai ébauché un poème :  » De la blancheur je me souviens ». Cet oisillon , si léger à nos paumes, si lourd à nos coeurs, avait par sa disparition, convoqué, mis en branle la masse énorme de Sam, la pulsation si vivante du galop, cette alliance de staccato crépitant et de houle fluide, puissante – badaboum, badaboum, cascade de triolets. Cette houle revenant irriguait mes muscles, mes neurones, les mots que je traçais. Sam, le premier cheval que j’enfourchais, et j’avais bien failli être précipitée à terre. J’avais tenu bon, à ma façon, quasiment folle, mais j’avais tenu. Ce 9 juillet 1958, nous avons achevé l’oiseau et j’ai mis en place ce poème. Me fallait -il l’atrocité de la perte pour écrire ? Bien sûr, ce n’était pas le premier poème que je rédigeais depuis notre installation à Boston, mais quel étrange jaillissement au beau milieu des larmes….Et avec ce retour de Sam, enfin une blancheur dynamique ! Si souvent j’associais le blanc à la pétrification ou à la glaciation, marbres des statues, ivoire des os, pâleur stérile ou cancéreuse de la lune, plâtres chirurgicaux, blouses et draps d’hôpital…Le blanc pommelé de mon brave étalon dansait, j’entendais le martèlement allègre de ses sabots, je maîtrisais les décasyllabes du poème tout en me laissant emporter.

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Les femmes du braconnier – Claude Pujade-Renaud

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Sur une idée de Chiffonnette

citation

Certains l’aiment chaud

Début juillet, j’ai participé à un concours de nouvelle organisé par « le journal des femmes » et « Caprice des dieux ». Le thème de ce concours était « caprice »

Vous pouvez aller lire ICI   la nouvelle lauréate intitulée « Caprice londonien »

Et voici mon texte : « Certains l’aiment chaud »

C’est Billy Sauvage, mon imprésario, qui m’a trouvé ce cachet. J’adore dire « cachet » depuis que je suis une star reconnue à la télévision. Ma maman, fille de ferme de son état, serait fière de ma promotion.

Bon, d’accord, cet engagement, c’est juste une pub mais quelle pub ! Je vais tourner un film pour Les fromageries Bongrain, pour le nouveau produit de chez « Caprice des dieux ». Un produit ultra secret dont je ne peux rien vous dire ; Billy m’a fait signer la clause de confidentialité.

Je suis donc arrivée sur le lieu du tournage de bon matin. J’ai fait la moue quand je suis arrivée avec Billy. L’île Seguin – Boulogne-Billancourt  comme lieu de tournage !  Ils sont fous les gens de la prod chez Caprice des dieux. Rien que le nom m’a fait frémir, j’espère que cela ne va pas être un remake de film d’horreur !

Ils ont été aux petits soins avec moi : ils m’ont installée dans un camping-car grand luxe, m’ont offert ma tisane préférée, celle au chèvrefeuille avec des petites pommes à côté. Ils m’ont chouchouté, la coiffeuse était très patiente  avec moi. Billy m’avait briefé et je me suis comportée de façon impeccable, pas la moindre petite saute d’humeur, pas la moindre cabriole, aucun écart de conduite, une vraie image d’Epinal. J’ai mis une tenue ADORABLE avec un pull rose angora qui va très bien avec ma carnation claire.

Après une préparation intense, chevelure lustrée, ongles peints, je suis allée sur le lieu du tournage, retrouver la scripte qui devait m’expliquer mon rôle.

Quand j’ai vu Rosalie, j’ai fait grise mine, j’ai su toute de suite que je n’allais pas être la seule star sur le plateau. Bon, Rosalie est plutôt sur la pente descendante niveau carrière, mais quand même : inviter cette grosse vache sur MON tournage ! Elle allait voir ce qu’elle allait voir la mégère. Ce n’est pas parce que sa grand-mère, Marguerite, a joué avec Fernandel dans « La vache et le prisonnier » que j’allais la laisser se pavaner et me voler la vedette. Je l’ai snobé et lui ai fait un vague salut de la tête.

On parle souvent dans les magazines des vedettes de ciné qui se disputent, se crêpent le chignon, et bien je peux vous dire que ce n’est pas une légende. Rosalie, c’est mon ennemie ! D’accord elle a du succès avec ses boucles d’oreilles de gitane, elle plaît aux enfants mais franchement, ces breloques, cela fait mauvais genre. Moi j’ai des boucles d’oreilles très discrètes.

Elle n’était pas du tout pro, Rosalie : elle ruminait son chewing-gum comme un GI dans un film de John Wayne. Mais comme dit ma maman il faut savoir ménager la chèvre et le chou, faire mauvaise fortune bon cœur….et tutti quanti…

J’ai essayé d’être pro, de ne pas laisser échapper de grossièretés. Billy me dit toujours « Chougar, il faut te maîtriser. ». Chougar c’est mon pseudo. C’est Billy qui me l’a trouvé : il trouve que j’ai des faux airs de Marylin Monroe, qui s’appelle Sugar  dans un film dont le nom m’échappe pour le moment, mais je suis sûre que vous voyez de quel film je parle : celui avec Tony Curtis et Jack Lemmon déguisés en filles pour échapper à la pègre de Chicago. Et bien, en anglais « Sugar » se prononce « Chougar » (pas cougar hein !) et comme j’adore le chou sous toutes ses formes, maintenant c’est devenu mon pseudo. Une sorte de « Gare aux choux » mais en anglais ou en verlan. J’adore Billy mon impresario, même si des fois je le fais devenir chèvre avec mes lubies. Mais revenons à nos moutons : le film publicitaire pour « Caprice des dieux » : La scripte nous a expliqué notre rôle. Rosalie devait présenter l’ancien Caprice des Dieux, forme ovale, crémeux à souhait, et moi le nouveau, forme conique, plus sec mais tellement savoureux. J’étais super contente d’incarner, comme dirait ma maman, la modernité et le renouveau.

J’avais une seule phrase à dire en regardant mon fromage sur un lit de verdure. Cette phrase, c’était « Certains l’aiment chaud moi je l’aime tout court » en regardant une sorte crottin de Chavignol d’un air énamouré: « Ta voix doit être frêle et chevrotante »  m’a dit le réalisateur, sûr de lui.

Et dire que ce film, MON film, va faire vendre des milliers de petits « caprices », c’est fabuleux quand même la pub ! Rosalie, elle, avait une phrase à dire elle aussi : « Comment voulez vous survivre dans un pays où il existe 259 variétés de fromage ? »

J’ai été un peu déçue quand j’ai appris que le film serait en noir et blanc, pour faire référence à ce fameux film dont le titre m’échappe toujours. Pas très moderne tout cela mais il paraît que le rétro revient à la mode ! c’est Billy qui me l’a dit !

Nous avons fait une prise, deux prises, trois ….C’est là que tout a dérapé : la tisane au chèvrefeuille de tout à l’heure était loin et à la quatrième prise, j’ai commencé à picorer discrètement dans la salade, en faisant bien attention à ne pas manger le chavignol, je suis végétarienne.

Quand elle m’a vue, Rosalie a fait de même et on s’est donc retrouvées à la cinquième prise chacune avec un fromage tout seul, sans salade autour. Le chef opérateur s’arrachait les cheveux en disant que l’on avait plus de verdure, que c’était une catastrophe. Comme Rosalie essayait de me piquer mes dernières feuilles de frisée, j’ai perdu mon sang froid et je lui ai donné un coup de boule. Chasser le naturel et il revient au galop. Rosalie n’a pas apprécié et est devenue presque folle. Elle s’est mise à cavaler dans tous les sens emportant tout sur son passage : caméra, nappe de la table, câbles et j’en oublie…. La pauvre scripte s’est mise à courir en criant « Reviens, Rosalie, reviens… ». L’apocalypse, je vous dis !!

Le réalisateur m’a regardé d’un œil torve, comme si j’étais responsable de cette pénurie de salade et de cette réaction disproportionnée de Rosalie. Il lui fallait un bouc émissaire et j’avais la tête de l’emploi. Je ne me suis pas laissée faire : je lui ai tiré la langue accompagnée d’une « Crotte de Bique », le laissant planté là, éberlué et au bord de la dépression.

Je croyais qu’être guest-star chez « Caprice des dieux » allait être simple, mais je ne pouvais pas MOI, Chougar-la-biquette, tolérer que Rosalie-la-vache-qui-rit piétine mes plates bandes. Je suis une STAR que diantre !!

Bonne journée 😉

Une fille, qui danse – Julian Barnes

fillequidanse

Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin

 

Incipit
Je me souviens, sans ordre particulier :
– d’une face interne de poignet luisante ;
– d’un nuage de vapeur montant d’un évier humide où l’on a jeté en riant une poêle brûlante ;
– de gouttes de sperme tournoyant dans l’eau autour d’un trou de lavabo, avant d’être entraînées tout le long de la canalisation d’une haute maison ;
– d’un fleuve semblant soudain se ruer absurdement vers l’amont, sa vague et ses remous éclairés par une demi-douzaine de faisceaux de torches lancés à sa poursuite ;
– d’un autre fleuve, large et gris, le sens de son courant occulté par une forte brise agitant la surface ;
– d’une eau depuis longtemps refroidie dans une baignoire derrière une porte verrouillée.
Ce dernier souvenir n’est pas quelque chose que j’ai réellement vu, mais ce qui reste finalement en mémoire n’est pas toujours ce dont on a été témoin.

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Cet incipit m’a beaucoup plu et je l’ai relu après avoir refermé le livre, et j’ai eu l’impression que « la boucle était bouclée », et surtout magnifiquement bouclée. Cet incipit annonce ou récapitule très bien la vie de Tony le narrateur (vie à la fois un peu étrange et très banale).
Dans la première partie, Tony nous parle de ses jeunes années, de ses trois amis de lycée, de ses premiers amours (surtout de la mystérieuse Véronica, allumeuse, manipulatrice et instable Véronica) et du non moins mystérieux Adrian.
Adrian se suicidera à la fin de brillantes études universitaires, alors qu’il était en couple avec la fameuse et mystérieuse Véronica. Tony savait que son ami et son ex-petite amie étaient « ensemble » , il leur avait écrit une lettre (qui n’est pas dévoilée dans la première partie mais que l’on peut lire dans la totalité dans la seconde partie du roman).

La seconde partie commence 40 ans après ce suicide. A la retraite, Tony reçoit un leg du testament de la mère de son ex-petite-amie. Le testament est étrange et fait mention d’un journal qu’Adrian aurait tenu avant son suicide. Tony s’interroge sur ce journal que Véronica ne veut pas lui donner ; il s’interroge aussi sur ses souvenirs : sont-ils le reflet fidèle du passé ou est-il de toute façon illusoire d’avoir une vision objective du présent et encore moins du passé ? L’écriture est sobre et pleine de questionnements : il nous explique sa relation manquée avec Véronica dans des années soixante soi-disant « libérées », son mariage, son divorce, ses relations avec sa fille…..
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Tout au long du roman des interrogations surgissent sur notre façon de nous souvenir et le fonctionnement de notre mémoire : « L’histoire est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent l’insuffisance de la documentation ». Cette citation revient deux fois et serait une citation de Patrick Lagrange, un français (que j’ai cherché et n’ai pas trouvé sur wikipédia).

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En conclusion : Un livre très intéressant où faux semblants et vraies digressions nous éclairent (très partiellement) sur la complexité de quatre personnages : Tony, Véronica, Adrian et la mère de Véronica.)

Merci Noctenbule pour ce livre 😉  Son avis ici

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Challenge à tout prix chez Asphodèle : Man Booker Prize 2011
Challenge « lire sous la contrainte »  chez Philippe. La contrainte est   « pronom relatif ».

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Cavalerie du rêve – Jean Joubert

jeudi-poesie

Allez chez Asphodèle lire les trouvailles des autres participants 😉

 

Lorsqu’ils s’éveillent et s’arrachent
de la caverne des brouillards,
les mots s’élancent
non pas comme un troupeau
qui coule aveuglément
vers la pâture familière
mais comme une ruée de chevaux éperdus,
cavalerie du rêve,
fendant le jour
avec un souffle de tempête
Poitrails fumants, crinières déployées,
sabots de feu,
Ils narguent l’horizon,
laissant sur nos sentiers
des traces péremptoires.
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Vers quel pays sauvage,
quelle terre inconnue
vont-ils porter la flamme,
pour dire quoi,
Quel messages tirés des gouffres
et déployés enfin,
Brûlants dans la lumière.

J Joubert – L’alphabet des ombres

 

 

 

Open city – Teju Cole

opencity

Lecture commune avec Eeguab 😉

Julius est métis (père Nigérian – mère allemande). Il a passé les quinze premières années de sa vie au Niger puis a obtenu une bourse pour étudier aux Etats Unis. Il est interne en psychiatrie à New York. Il déambule dans New York en nous faisant part de ses réflexions, sur l’identité, sur la musique (Mahler), sur son ami d’origine japonaise Saito, sur la mort de son père, sur les conséquences du 11 septembre 2001, sur la place des musulmans aux Etats Unis, ou en Europe ou en Palestine…

Lors d’un séjour de 4 semaines à Bruxelles, à la recherche de sa grand- mère maternelle, il rencontre Farouk, un jeune Marocain avec qui il sympathise, il rencontre également une retraitée américaine, une tchèque avec qui il a une rapide liaison. Sans avoir retrouvé sa grand-mère, il revient à New York, où il reprend son travail et ses déambulations (errances ? ) : pique-nique à Central Parc, une exposition du photographe Munkacsi, concerts…..

Mes impressions : une livre très introspectif, beaucoup de réflexions et peu d’action : je dois dire être un peu restée en dehors de ce livre. Je n’ai pas toujours compris les enchaînements de sa pensée, les allers-retours entre présent et passé. Julius m’a paru à la fois sympathique puis complètement hors de la « vraie vie » et pour tout dire même un peu à la dérive. Je l’ai trouvé touchant par rapport à certains trous de mémoires , antipathique à d’autres moments.
Une impression de lecture très mitigée donc malgré des pages très belles.

Les marches répondaient à un besoin : elles m’affranchissaient du cadre millimétré du travail et, quand j’ai découvert leur vertu thérapeutique, elles sont devenues normales et j’ai oublié ce qu’avait été la vie avant. Le travail était une école de perfection et de compétence, il n’admettait pas d’improvisation ni ne tolérait d’erreur. Mon sujet de recherche avait beau être intéressant – je menais une étude clinique sur les troubles affectifs chez les personnes âgées -, la précision qu’il exigeait était d’une complexité qui excédait tout ce que j’avais pu faire auparavant. Les rues servaient opportunément de contre-pied à tout cela. Toute décision – tourner à gauche ou non, me livrer longtemps ou non à mes pensées devant un immeuble abandonné, regarder le soleil se lever sur le New Jersey ou aller en bondissant dans l’obscurité de l’East Side en direction du Queens, était sans conséquence et rappelait du coup la liberté. J’arpentais les blocs d’immeubles comme si je les mesurais de mes enjambées et les stations de métro servaient de raisons récurrentes à ma progression sans but. Je trouvais perpétuellement bizarres ces quantités considérables de gens se précipitant dans des lieux souterrains et j’avais l’impression que toute la race humaine se ruait, mue par un étrange instinct de mort, dans des catacombes mobiles. En surface, j’accompagnais des milliers d’autres gens dans leur solitude, mais dans le métro, debout près d’inconnus que je bousculais et qui me bousculaient pour un peu de place et une bouffée d’air, tous, nous reproduisions des traumas non avoués et la solitude s’intensifiait.

Mois américain chez Noctembule et Challenge à tous prix chez Asphodèle (prix Pen/Hemingway First Fiction Award)

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