Les amants du photomaton

plumes2

Paris – décembre 1928

Edith peste dans Paris désert. 7h00, il fait encore nuit. Elle essaie d’éviter des plaques de neige fondue sur le boulevard des Italiens, ses bottines aux boutons nacrés ne résisteront pas. Dans le petit matin, plus proche de la nuit que du jour, elle se maudit d’avoir été insistante auprès de Raymond : ils sont heureux, dans son petit appartement du 5ème. Alors pourquoi tout remettre en cause ?
 .
Cachés sous les couvertures, samedi dernier, elle lui a dit :  » Pour notre anniversaire, j’aimerais une photo de nous. Allons ensemble chez le photographe ». Raymond a pâli. Toujours à penser à sa carrière, pour lui photo veut dire presse à scandale, sa femme qui découvre sa double vie, ses rivaux politiques qui l’abattent. Leur liaison doit rester secrète. Il est parti rapidement peu après …Il n’a pas donné de vie de toute la semaine … Toute une semaine à se ronger les sangs, à se demander si il reviendra caler sa grande silhouette dans son grand lit déserté.
Vendredi, Raymond lui a fait parvenir une lettre : « Rendez vous demain matin au boulevard des Italiens, sonne à 7h00 au numéro 34 ».
 . 
Elle sonne à 7h05 se maudissant encore de sa bêtise et de sa demande de cadeau inconsidéré. Alors que parler d’un parfum ou un bijou aurait été si simple !
Ils s’entendent comme larrons en foire, pourquoi risquer de le perdre alors qu’elle sait que la discrétion est vitale pour lui ? Lui, sérieux, et elle, bohème et nomade, dans son atelier de modiste où défilent toute la journée de riches héritières à la recherche d’un chapeau original ! comment ont-ils fait pour se rencontrer ?
 .
Tout de suite, Raymond ouvre la porte : il devait être derrière à s’inquiéter de sa venue ! Peut être tient-il un peu à elle finalement (et que son mariage avec l’autre n’est qu’une obligation pour sa carrière politique : un divorce le ruinerait …)
Le regard pétille de sa connivence habituelle…
Raymond la fait entrer dans une boutique peu éclairée. Il lui fait quitter son manteau, elle a mis sa robe en soie sauvage rouge sans manche, lui égal à lui même arbore un costume sombre, avec une cravate noire assortie. Hormis cet accoutrement sévère, il est doux et attentionné comme d’habitude.
 .
– Je connais le propriétaire, murmure-t-il. Il m’a donné la clef et expliqué le fonctionnement de la Machine.
 .
Edith examine l’engin noir et imposant qui trône dans un angle.
Toujours bavard Raymond la noie d’explications sur cette invention qui va « renvoyer les photographes aux rangs de prétentieux inutiles » . Il explique le flash, le photomaton, le déclencheur…..
.
Ce déluge de mots font tourner la tête à Edith, plus sûrement que le petit tabouret qu’il est en train de régler. Raymond lui prend la main comme s’il l’invitait à partager un carrosse  de contes de fée. On dirait un gamin qui trame une  énième blague de potache.  Il lui glisse, confident :  » Dans trente secondes il y aura un premier flash puis trois autres très rapprochés. Dans un quart d’heure, nous aurons notre cadeau d’anniversaire …nous récupèrerons les clichés dans ce petit tiroir » dit-il joignant le geste à la parole.
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Son regard la caresse, elle n’a pas prononcé un mot depuis tout à l’heure. Elle se laisse porter par la magie du moment, seule avec son amour dans l’étroite cabine.
  .
– Ah j’oubliais l’instrument indispensable, dit Raymond, en sortant d’un coin une étoffe d’un blanc cassé, plus grand qu’une écharpe mais moins qu’un drap.
  .
Droits l’un contre l’autre, ils font face à l’objectif fermant les yeux, aveuglés par le flash à travers l’étoffe. Il l’embrasse quand le deuxième  flash crépite : Edith sent sa moustache contre ses lèvres et fond au troisième flash. Puis, elle chavire ne se rendant même pas compte du quatrième flash qui illumine temporairement la petite cabine. Ils s’embrassent, n’entendant pas le léger bruit des photos qui s’impriment et tombent dans le tiroir.
 MAGRITTE 4
Merci à Carnetsparesseux pour ses histoires « photomaton » et merci aussi à Magritte et à ses amants.
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Les mots collectes par Asphodèle
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Regard, secret, main, larrons, tiroir, drap, couverture, partager, (se) tramer, connivence, confident, bêtise, proche, rival, neige, empathie, ensemble , amants (au pluriel), nacrer, nomade, noir.
 ,
Je n’ai pas utilisé empathie
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60 réflexions au sujet de « Les amants du photomaton »

  1. Ping : LES PLUMES 35 – LES TEXTES EN COMPLICITÉ | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture

  2. Bravo Val ! Je verrais les photomaton autrement après cette lecture. J’adore Magritte en plus, le seul peintre peut-être qui me parle un peu.
    Qui sait, peut être que cet homme a besoin de ses 2 femmes, qu’il les aime toutes les deux, à sa manière !
    Joli histoire comme toujours avec de l’originalité à revendre !

  3. Le photomaton a été inventé en 1928 ??? Hé bé ! Une bien belle histoire, il aurait pu s’agir de Mademoiselle Chanel !!! J’ai beaucoup aimé l’angle que tu as pris ! 😉 Bisous et bon week-end ! 😀

  4. Très bonne idée de broder sur ces photos. Du coup tu m’as donné envie d’aller voir la date de création de cet appareil, il n’est vraiment pas jeune effectivement

  5. Joli ! Mais qui est Raymond ? 1928, c’est trop tôt pour Barre, trop politique pour Queneau…reste…Poincaré ?
    (Edith, je ne demande même pas, discrétion d’abord.)
    je suis content que voir que le photomaton fait des émules…jusque chez la jument verte !

  6. Haha quelle chute originale, je ne m’y attendais pas du tout ! C’est une bonne idée d’agrémenter avec cette image de photomaton, on imagine bien les deux amants posant derrière l’objectif !

  7. Vouloir une photo de l’être aimé, ce n’est pourtant pas la mer à boire ! Puis, en 1928, il n’y avait pas internet ou les portables – un peu plus difficile d’être pris sur le fait.

  8. J’ai un peu honte pour quelqu’un qui habite à deux pas du musée Magritte à Bruxelles, je ne l’ai jamais visité, par contre je connais bien Raymond hihi!!!
    Bravo en tous cas 😉
    Bises Valentyne!!!
    Domi.

  9. J’ai ri devant la chute de ton texte… je ne m’y attendais pas du tout.
    Bravo pour cette page, Valentyne. J’adore !

    Passe un bon week-end.

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