Journal d’un stylo 6

Octobre 2013

Bique, le stylo, n’en pouvait plus de son insomnie : Il se retournait et se retournait encore dans la trousse sur le bureau. La position allongée ne le soulageait pas, il n’arrêtait pas de se cogner au taille-crayon, l’odeur de la colle et de la gomme l’incommodait.

Il avait tout essayé pour dormir mais rien à faire : Dans le pot à crayon, la tête en haut, il sentait son encre descendre par la fatale attraction de la pesanteur, la tête en bas, il avait peur de se répandre partout et de se mettre à fuir.

N’y tenant plus et sachant qu’il ne trouverait pas le sommeil avant d’avoir résolu son problème il se leva et prenant son courage par le capuchon, il s’avança doucement dans la maison qui dormait du sommeil du juste.

Arrivé dans le salon, il vit l’être qui avait la réponse à sa question existentielle : Celui-ci dormait silencieusement dans le placard. Bique le stylo regarda l’aspirateur. Ainsi immobile, il avait l’air calme et paisible : une espèce de Diplodocus endormi avec sa longue trompe qui reposait par terre, silencieux, alors que dans la journée il vrombissait, s’agitait, avalait poussières, petits morceaux de papier. Bique, plus d’une fois, avait eu peur de se trouver aspiré et de se retrouver dans le corps de ce géant, tel Jonas avalé par la baleine.

– Miel, Miel ! réveille-toi dit-il de sa petit voix de stylo.

– Hum, hum : qui me réveille ? s’exclama l’aspirateur gris en se redressant, manquant écraser le pauvre Bique au passage. Sa voix était caverneuse, voir même un peu asthmatique

– C’est moi, Bique, le stylo, Val a dit aujourd’hui quelque chose qui m’a interpellé et qui m’a fait penser que tu pouvais résoudre mon problème !

– Tout dépend du problème, marmonna, bougon, l’aspirateur, qui devait aller bosser le lendemain.

– Eh bien je suis à nouveau atteint du syndrome de la page blanche. Je n’arrive plus à aligner trois mots. Je suis en pleine panne d’écriture !

– Et tu crois que moi, un aspirateur, qui passe ma journée à attraper des moutons sous les meubles, je vais pouvoir t’être d’une quelconque utilité, ce n’est pas mon métier que d’écrire ?

– Ben oui, Val a dit qu’elle avait résolu ton problème en changeant ton sac : explique-moi en quoi changer ton sac règle ton problème d’inspiration ? Moi aussi je veux changer de sac, ou de cartouche que sais-je pour retrouver l’inspiration !

Alors l’aspirateur se mit à rigoler tout haut, si fort qu’il faille s’étrangler. Finalement, il reprit son souffle et éructa : « Ah, ah ah, je comprends, cher Bique, Val a résolu mon problème d’ « Aspiration » en changeant mon sac, pas d’Inspiration »

Et tournant son corps volumineux et son cou gracile, il planta là Bique et ses états d’âmes, retournant à ses rêves et à ses moutons.

Journal d’un stylo 5

1er septembre 2013

Dans le cadre de ma psychothérapie avec le Docteur Freud, celui-ci m’a intimé de me décrire en 500 mots.

Et il a précisé « en explorant vos cinq sens » (je vais avoir du mal car ce que j’ai de plus développé chez moi c’est le sixième sens, mais bon, allons y!)

Tout d’abord le toucher, je suis dur (certains diraient même rigide, pour ne pas dire psycho- rigide). Pour ma part, je préfère m’en tirer par une pirouette et dire que je ne suis pas très souple, j’applique la méthode Coué en plus de celle de Monsieur Freud. Comme mon réservoir peut se retirer de sa carapace, je me sens parfois tout nu et désarmé.

Si vous me respirez, vous verrez tout de suite que je suis un très grand voyageur : je sens donc, pêle –mêle, le sac de Valentyne, les billets de métro, des vieux bouquins de bibliothèque, des restes de barres de céréales (miam le miel et le chocolat !). Et aussi, je sens ces innombrables listes qu’elle tient et sors à tout bout de champ (c’est le seul moment d’ailleurs où je lui suis indispensable : dès qu’elle a  une idée et elle me dégaine). Vous allez me dire qu’une liste ne sent pas, et bien si, une liste sent : par exemple sa dernière liste en cours est la liste de livres qui ont pour sujet la nourriture « le festin de Babette », « Charlie et la chocolaterie ». Cette liste a une très bonne odeur, et ce même si le goût du « coup de Gigot » m’a un peu gêné à côté du goût du chocolat).

Parfois, comme elle n’a plus de papier, elle écrit sur sa liste de livres, passer à la laverie (j’adore l’odeur de lessive), penser à faire le plein (beurk, l’odeur d’essence). Oh là là que j’aime ces odeurs et ces fragrances de listes !

Goûtez-moi, mangez-moi : enfin pas trop hein, parce que si tout le monde se met à me goûter, franchement au niveau des bactéries, je vais stresser.

Ecoutez-moi ! Et alors en retour je vous raconterais ! C’est là que je suis le meilleur, il me suffit d’une oreille attentive pour que je m’épanche, raconte ce que vous avez de plus intime. Alors, je mène la danse seul et écrit sur chatouillant le papier, sans ligne le papier, surtout car je suis un peu en marge, les lignes bloquent ma créativité.

Et au final, regarder moi, je suis droit comme un I : je suis translucide (mais pas extra lucide même si je fais un gros travail d’introspection, régulièrement). Je renvoie la lumière du soleil quand je me repose nonchalamment installé sur le bureau.

On voit le niveau de mon moral à la ligne bleue de mon réservoir. Un vrai baromètre. Mais je vous parlerais de ceci une autre fois, parce que là il est l’heure de repartir écrire. Ah non. Val vient de me dire que j’allais dessiner. Elle met le poste à fonds et j’écouter le boléro de Ravel, la Truite de Schubert et Vangelis. Je me demande bien pourquoi !

Journal d’un stylo 4

Salut c’est moi Bique, le stylo de Valentyne,

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Après une courte convalescence, je suis reparti du bon pied (en même temps j’en n’ai qu’un).
Je vous rassure, je vais beaucoup mieux maintenant. Valentyne s’est très bien occupée de moi. J’avais perdu tout mon encre. Elle m’a transfusé avec un produit de son invention et j’écris à nouveau. Je me demande ce qu’elle a mis dans cette encre, peu importe, seul compte le résultat : soit c’est de l’encre sympathique, soit c’est de l’encre ordinaire et je profite des fabuleux pouvoirs de l’effet Placebo. Peu importe l’encre pourvu qu’on aie l’ivresse . J’ai fait un ENORME travail sur moi même et je sais maintenant que jamais je ne pourrais faire le tour du monde par mes propres moyens. Mais faire le tour du monde reste mon but alors je complote.

Vous suivez ? pas sûr , je vous explique. L’idée m’est venue lors de ma convalescence forcée : Valentyne, pour que je me sente moins seul m’avait rangé dans la boîte à chaussures où sont rangés les crayons de son fiston. J’étais là, couché au milieu de feutres martyrisés, de crayons de couleurs machouillés, d’un crayon à papier à la triste mine, d’un stabilo qui n’éclaire plus rien tellement il a servi, de ciseaux édentés. Presque un cercueil cette boîte. Mais ces pauvres diables m’ont redonné le goût de vivre. « Eloge d’une vieillesse heureuse » est leur leitmotiv. Quoi de mieux pour des feutres de se mettre au service de l’imagination d’un garnement de 6 ans : peu importe si les juments sont vertes, les fraises jaunes, cela donne de la couleur aux sentiments.

Nous sommes installés tranquillement dans la cuisine (« interdiction d’avoir des feutres dans le salon et dans les     chambres!  » a dit bien fort Valentyne à sa terreur de fiston, en serrant bien fort dans sa main sa dernière acquisition à la librairie « Etre un parent plus calme, serein, heureux »).

La nuit , la maison est à nous : le frigo et le lave-vaiselle ronronnent et rythment nos salsas endiablées. Car je crois que c’est là la clef de ma guérison. Avec les copains marqueurs, nous dansons, virevoltons toute la nuit, créant des arabesques folles dans les cahiers du susnommé fiston. « J’aime quand la danse guérit » m’a dit la nuit dernière, le feutre turquoise, pointe écrasée, pathétique mais resplendissant de vie. A moins qu’il n’ait dit « J’aime quand la danse gaie rit » , allez savoir… « Il faut arrêter de tout vouloir contrôler » a t il rajouté dans sa grande sagesse. « Si tu ne peux réaliser ton rêve, fais en sorte que les autres les réalisent pour toi. » m’a également sussuré un ciseau (des ciseaux?) qui faisait entrechats et grands écarts.

La danse a changé ma vie : avant j’étais torturé , je rendais visite à mon psy (Monsieur Freud s’est très bien occupé de moi) , je lui parlais de mon problème de page blanche, de mon sentiment d’abandon, de la difficulté d’avoir été et de ne plus être, de ma difficulté à accepter la part féminine qui est en moi. Il me répondait « Devenez androgyne, ça ira mieux! » alors que cela va à l’encontre de mon vrai moi : je suis un stylo bique que diantre!

Avec la danse, rien de paranormal ou d’extraordinaire, mais on arrête de se prendre le capuchon. On écoute la musique (je préfère le rythme du lave-vaisselle en programme rapide à celui du réfrigérateur plus monotone ! et vous ??). Bref, je revis, et je m’exprime même si c’est en traces illisibles sur du papier pas canson, je ne mets pas de mots sur mes sentiments mais mon corps revit, devient plus souple. On ne va pas contre sa nature et je reste droit comme un i : vous ne me verrez pas faire du swing-gomme, mais à mon humble niveau , je lâche prise et j’applique l’adage de mon nouveau gourou « le stylo orange » : « quand vos zestes parlent pour vous » à moins qu’il n’ait dit « quand vos gestes parlent pour vous » , allez savoir… . Le matin, nous nous dépêchons de ranger le bazar que nous avons mis dans nos danses endiablées et je souris quand Valentyne s’exclame en buvant son café , interrogeant son cher et tendre : « Notre maison est elle malade ? j’ai l’impression de ranger tous les soirs et tous les matins , le foutoir est revenu »

Et moi je souris, dans mon for intérieur, je contemple les dessins de la nuit. Cette nuit j’ai dessiné une carte du monde, une sorte d’image subliminale, où on a l’impression que la Norvège est à un jet de pierre de la France. Je me répète comme un mantra ce que Sigmund m’a appris « Les grandes choses peuvent se manifester par de petits signes». J’arriverai à les persuader de faire le tour du monde. Au fait j’ai appris ce que Valentyne avait mélangé à mon encre : du coca (light quand même) et maintenant j’écris du Freud sous coke.

Aventure d’un stylo 3 (vu par Valentyne)

8 Février 2013
Certains  matins, je me lève un peu plus tôt pour profiter du calme de la maison devant un bon café. La cuisine est calme, le réfrigérateur ronronne d’aise, une grande  tasse de café me réchauffe les mains, j’oublie un peu mon surmenage actuel. Ce matin, je suis descendue un peu en avance pour profiter de ce calme avant la tempête du mercredi, un jour de la semaine finalement assez chargé même si je ne travaille pas. Ma surprise fut grande de voir la porte ouverte sur la cour. Je la refermai machinalement, fichu climat, le vent avait du l’ouvrir. Je me servis du café tranquillement quand soudain, mon regard fut attiré par un papier en bas du frigo.  Ce n’est pas tellement l’aspect de ce papier tout taché, qui m’a attiré mais plutôt sa place : tout en bas du frigo. Car il faut que je vous dise , mon frigo est constellé de morceaux de papier mais il n’y a rien en dessous de 1 mètre. A partir d’un mètre du sol, on trouve les magnets de mon fils qu’il collectionne dans des paquets de gâteaux . J’aime beaucoup ces magnets avec les départements français où selon l’humeur du jour Marseille se retrouve à côté de Paris et la Corse dialogue avec Lille.
A un mètre trente, le planning des activités du poney club pour ma fille caracole fièrement, à 1 mètre soixante, mes rendez vous chez ma dentiste font grise mine etc….
Donc ce papier était à un niveau pour le moins incongru (à 10 centimètres du sol) : Aucun habitant ne fait cette taille dans la maisonnée.
Oh ! fut la seule onomatopée qui me vint à l’esprit. N’ayant pas mis mes lunettes, je me rapprochai et vous livre donc en direct ce petit message  (un torchon assez malpropre comme vous pouvez le constater)
lettre stylo
CLIC sur la lettre pour agrandir -)
Surprise, je me rappelai alors la porte ouverte, et me ruai dans la cour. Je trouvai mon malheureux stylo, agonisant, perdant son encre à grands flots. Unijambiste, il avait réussi à se traîner jusqu’au milieu de la cour. ……….  Son tour du monde tournait court.
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Suite bientôt 😉