La chanson des mal-aimants – Sylvie Germain

Un midi, en plein déjeuner, Léontine a lâché le verre qu’elle tentait de porter à ses lèvres, avec sa grosse main difforme pareille à une patte de tétras. Le verre s’est cassé sur le sol. Elle a juste fait « Ah!… », puis sa tête s’est penchée vers une épaule. Elle a gardé la bouche et les yeux grands ouverts. Elle semblait me zieuter par en dessous, d’un petit air narquois. J’ai eu envie de rire, mais la bouchée que je venais d’avaler s’est coincée dans mon gosier, et j’ai touché, craché. J’ai regardé à nouveau Léontine, elle n’avait pas bougé. Je ne la trouvais soudain plus du tout rigolote, avec sa grimace idiote, ça m’a mise mal à l’aise. Je l’ai appelée plusieurs fois, elle n’a pas répondu. Alors j’ai eu peur, tellement peur, sans même savoir de quoi, que j’ai quitté la table d’un bond et suis sortie en courant. Dehors, la lumière m’a éblouie, et cinglé les mollets. Je suis partie à vive allure dans la campagne, sans réfléchir, saisie de ravissement par la splendeur de ce midi d’automne. Je me suis empiffrée de myrtilles, j’avais la bouche et les doigts violets. Cela ne suffisait pas, j’étais affamée de couleurs. Alors je me suis roulée dans l’herbe, dans la boue. Puis j’ai grimpé dans un arbre et, parvenue à une branche élevée, je me suis assise dessus. Ainsi campée à califourchon au milieu du feuillage orangé, j’ai fouetté un cheval imaginaire, donc superbe. Un cheval végétal à la robe de rouille et d’agrume, frémissant dans le vent.
J’ai chevauché par dessus la terre et j’ai crié à perdre haleine des mots en vrac, sans queue ni tête, des grossièretés surtout. j’étais une apprentie sorcière assez poissarde. J’ai pourchassé les nuages du haut de ma monture, éperonnant le vide, engueulant les oiseaux, les insectes, les écureuils. J’ai galopé à bride abattue vers le soleil. Mais à force de gesticuler, j’ai perdu l’équilibre et suis tombée comme une pomme de pin. Rien de cassé, mais j’étais griffée de partout, les vêtements déchirés.
(p37 -38)

,

La chanson des mal-aimants – Sylvie Germain

k

.

Sur une idée de Chiffonnette

citation