La dame et la licorne

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« Jadis, par un matin radieux, pendant que je brodais, sereine et apaisée, une tapisserie imitant celle de Bayeux, une damoiselle sur un cheval fougueux mais bien dressé, pendant que je tirais mon fil, un peu par habitude, soudain il se fit un claquement, comme celui d’une jument donnant du sabot, frappant à l’entrée de la tonnelle. « C’est quelque troubadour, — chantonnais-je, — qui traverse  mon jardin ; invisible Troubadour, encore et toujours »

Ah ! Confusément je me souvins que c’était dans le jovial mois de mai, et chaque feuille dansait sur sa branche virevoltant dans un rayon de soleil, éblouie. Tranquillement je profitai du temps présent, pensant un peu à Bertrand ; en vain m’étais-je assignée de finir de broder le voile bleu lagon de la duchesse, celle qui en secret j’appelai Eleanor, pour la suivante de la princesse Mathilde, reine d’un jour, encore et toujours.

Et la joyeuse et mélodieuse chanson du feuillage diaphane me charmait, me comblait de bonheur indicible, le bruit de ce sabot me fit sursauter ; si bien qu’alors, pour rompre ma solitude bienheureuse, je demandai, fredonnant : « C’est quelque fantôme-tambour qui vient me présenter sa dernière aubade à l’ombre des rosiers, quelque troubadour et sa lyre sollicitant mon écoute attentive ; une sérénade de mon Bertrand, d’amour encore et toujours. »

Mon amour à ce moment se dévoila plus fébrile. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Messire, — dis-je, — ou damoiselle, en vérité j’implore votre pardon ; mais le fait est que mon esprit vagabondait, et vous êtes venu galoper si gaiement, si joyeusement vous êtes venu taper les pavés de ma cour, que j’en ai arrêté mon ouvrage. » Et alors je levai pour accueillir mon invité ; une licorne encore et toujours !

Examinant son pelage immaculé, je soutins son regard plein de tendresse, de pureté et d’amour, lisant des mots qu’aucun poète n’a jamais rêver prononcer ; mais le silence fut rompu, et la gracieuse créature courba son cou de cygne, et le seul mot chuchoté  fut un prénom adoré : « Bertrand ! » — C’était moi qui le chantonnai, et la licorne répéta comme en chœur : « Bertrand ! » —encore et toujours.

M’asseyant sous le pommier, et sentant en moi toute mon âme s’embraser, je vis la toute belle sur mes genoux s’installer. « Sûrement, — dis-je, — sûrement, elle a quelque message de mon promis à me porter ; écoutons là, cette chimère avec sa barbichette. Laissons mon cœur se calmer un instant, et écoutons cette sérénade ; — c’est l’amour encore et toujours. »

Je posai donc mon ouvrage, et, caressai le pelage de cette jument à la corne tressée, elle parla ainsi et je vous rapporte fidèlement son histoire. Elle posa sa croupe dans l’herbe qui danse, elle me regarda longtemps, mes yeux perdus dans la psyché  de ses yeux, elle chevrota, bêla doucettement ; et, avec la tête d’une conspiratrice, elle se pencha au-dessus de ma robe; elle câlina ma gorge, à peine visible, dissimulée juste sous les dentelles  de la robe veloutée ; — elle se pencha, bêla encore et toujours.

Alors cette chimère virginale, par la légèreté de son encolure et la fantaisie de ses yeux, conduisant mon imagination insignifiante à dire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit crinière et toupet, tu n’es pourtant pas un messager, léger et  attentionné,  muse enlevée par la lune. Dis-moi quel est ton nom médiéval  au bout de cette  piste de vapeur d’ étoiles ! » La licorne dit : « L’amour encore et toujours ! »

Je fus émerveillée que cette gracieuse équidée comprit si aisément mes paroles, bien que sa réponse tombait sous le sens et m’apparut évidente dans toute sa nudité ; car nous ne devons pas oublier que souvent une licorne assène des vérités que l’on a oubliées, en toute innocence  sous un pommier en fleur, le brouillard du soir  tombe en chuchotant « L’amour encore et toujours ! »!

Et la licorne, penchée gentiment sur ma robe veloutée, répéta cette phrase magique, comme si dans cette mélopée elle absorbait toutes mes pensées. Elle répéta en bêlant ; elle secoua sa crinière, — jusqu’à ce que je me misse à chantonner joyeusement : « Bertrand galope en ce moment vers moi ; d’ici ce soir, lui aussi, il arrivera et me déclamera son inclination et pour ma beauté son penchant. » L’animal dit alors : «L’amour encore et toujours! »

Applaudissant la justesse de cette répétition jetée avec tant de brio, je m’exclamai : « Sans doute, — ce que tu délivres comme message, tu l’as appris chez une fée fortunée, chez qui le Bonheur introuvable a enseigné et qui t’a chuchoté philtre d’amour et sortilèges, jusqu’à ce que ses leçons soient de toi connues, jusqu’à ce que tu saches parfaitement ce sempiternel couplet : L’amour encore et toujours !

Et, la licorne approuvant encore de la tête m’encouragea à rire, j’enroulai tout de suite mon bras autour de sa fine encolure et la câlinant encore et encore ; alors, s’enfonçant dans le velours de la robe, elle s’efforça de susciter des rêves aux rêves, je cherchai ce que cette magistrale créature des anciens temps, ce  que cette jolie, gracieuse,  rebondie créature des anciens temps, voulait faire comprendre en bêlant son « L’amour encore et toujours » !

Je me tenais ainsi, songeant, imaginant, mais restant silencieuse face à la belle licorne, dont les yeux doux et brillant m’apaisaient maintenant jusqu’au fond du cœur ; je cherchais à deviner cela, et plus encore, ma main reposant à l’aise sur la crinière en liberté que la lumière de ce mois de mai enjolivait , à Lui, Bertrand mon aimé, — ah ! L’amour encore et toujours !

Alors il me sembla que le parfum du pommier en fleur s’épanouit, dans ce jardin sous les ombrages que la fée avait saupoudrés pour mieux m’enivrer  «  Inhumaine ! — m’écriai-je, — ton message n’est que rêve éveillé, elle t’a envoyé du réconfort et de l’espoir dans ton attente de Bertrand ! Bois, oh ! Bois ce bon air du matin, frais comme le vin, et enivre-toi de ce Bertrand que tu attends ! » La licorne dit : «L’amour encore et toujours ! »

« Poète ! — dis-je, — magnifique chansonnette ! Licorne ou jument, mais toujours poète ! Que tu sois une messagère de mon amoureux, ou que le hasard t’ait seulement envoyée, mandaté, et peut être même envoutée, dans ce jardin idyllique, ensorcelée, dans ce parc  pour  l’Amour abandonné, — dis-moi sincèrement, je t’en prie, respire-t-il encore, mon Bertrand tant adoré ? Dis, dis, je t’en conjure ! » La licorne bêla : «L’amour encore et toujours! »

« Poète ! — dis-je, — être de malheur ! Licorne ou jument, mais toujours poète ! Par-delà ce ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous chérissons, dis à mon âme remplie d’espoir  si, dans un futur proche, je pourrais serrer mon cher et tendre que les mésanges nomment Bertrand, embrasser à nouveau mon honnête page que les mésanges nomment Bertrand. » La licorne bêla : «L’amour encore et toujours! »

« Que cette phrase soit le signal de nos retrouvailles futures, licorne ou jument ! —chantonnai-je en me levant. — Rentre dans les écuries,  va voir les palefreniers assoupis ; et reviens  ici, sustentée et rafraîchie ; nous deviserons à nouveau ; reviens sous la tonnelle de ce pommier  et installe toi sur ma robe de velours ; pose ton chanfrein sur mes manches bouffantes  et tressons  ensemble les louanges de l’absent, mon cher Bertrand ! » La licorne bêla : «L’amour encore et toujours! »

Et la licorne, imperturbable revint s’installer, toujours assise sur la robe de velours de la dulcinée, juste en dessous du pommier de ce beau mois de mai ; et ses yeux ont toute la profondeur  des lacs de montagne, eaux de rêve ; et la lumière du soleil, dégoulinant sur elle robe couleur de cristal, projette son ombre sur l’herbe grasse ; et mon âme, virevoltant autour de cette créature qui bêle chantonnant sous le pommier  continue à me seriner, «L’amour encore et toujours! »

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Les mots collectés par Asphodèle  

Invisible –  fantôme  – introuvable –innocence –voile –dentelle –  brouillard – psyché – honnête – insignifiant – dessous – eau – politique – nudité – lumière – lagon  – diaphane – visible –cristal – blog –  briller-vérité – fantaisie – traverser – vagabonder – vapeur- vin

 

Et voici le concours : Pour écrire ce texte, je suis partie d’un poème d’un auteur américain  célèbre ( un poème beaucoup plus sombre, je n’ai gardé quasiment aucun mot, j’ai juste essayé de garder le rythme). Pour participer au concours de ce modeste blog, il vous faut trouver l’auteur du poème et le titre et m’envoyer tout cela par mail exclusivement (pas dans les commentaires) à valentyned(at)gmail(point)com

Un livre est à gagner (je ne sais pas encore lequel 😉 faites des propositions !!

Vous avez jusqu’au 14 février (jour de la saint Valentyne comme chacun sait). Les résultats seront publiés lors d’un « jeudi poésie d’Asphodèle » : le  20 février  ou le 6 mars dernier délai  car je dois changer de fournisseur internet et je ne sais pas si j’aurais un accès facile en février 😉  

Et un dernier indice pour la route, le romancier poète, novelliste est du XIXème siècle.

CHALLENGEmoisamericain

 

 

Je n’ai pas mis politique (et j’ai triché pour blog 😉 )

 

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