Le grand cahier – Agota Kristof

GRAND CAHIER

Dans un pays en guerre, une jeune femme emmène ses enfants, des garçons d’une dizaine d’années, chez sa mère à la campagne. La mère ne peut plus les nourrir dans la ville dévastée.
Les enfants vont donc grandir auprès de cette grand-mère, sale, méchante, qui les élève à la dure.
Ce livre est très cru, assez violent, tout en restant au niveau du style très neutre et très factuel. Les garçons comprennent qu’ils sont seuls et ne peuvent compter que sur eux -mêmes. Petit à petit, ils vont s’endurcir, jusqu’à devenir des monstres. La monstruosité dans ce roman est « normale » : les enfants ne sont pas nés « monstre » , mais ils vont le devenir par manque d’amour, par les privations, du fait d’un monde en guerre qui broie tout sur son passage. Ce sont les jumeaux qui racontent et ce « nous » à chaque phrase ou presque devient vite obsédant, presque inhumain car aucun garçon ne donne ses sentiments : des faits , rien que des faits.
Afin de comprendre le titre et la façon de voir des jumeaux, voici un long extrait qui explique leur décision d’écrire et de s’instruire (seuls car du fait de la guerre, il n’y a plus d’école dans la petite ville où ils habitent).

Voici comment se passe une leçon de composition :
Nous sommes assis à la table de la cuisine avec nos feuilles quadrillées, nos crayons, et le grand cahier. Nous sommes seuls.
L’un de nous dit:
– Le titre de ta composition est : « L’arrivée chez Grand-mère »
L’autre dit :
– Le titre de ta composition est « Nos travaux ».
Nous nous mettons à écrire. Nous avons deux heures pour traiter le sujet et deux feuilles de papier à notre disposition.
Au bout de deux heures, nous échangeons nos feuilles, chacun de nous corrige les fautes d’orthographes de l’autre à l’aide du dictionnaire et, en bas de page, écrit : « Bien » ou « Pas bien ». Si c’est « Pas bien », nous jetons la composition dans le feu et nous essayons de traiter le même sujet à la leçon suivante. Si c’est « Bien », nous pouvons recopier la composition dans le Grand Cahier.
Pour décider si c’est « Bien » ou « Pas bien », nous avons une règle très simple : la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons..
Par exemple, il est interdit d’écrire : « Grand-mère ressemble à une sorcière »; mais il est permis d’écrire « Les gens appellent Grand-mère la Sorcière ».
Il est interdit d’écrire : « La Petite Ville est belle », car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.
De même, si nous écrivons : « L’ordonnance est gentil », cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons donc simplement « L’ordonnance nous donne des couvertures ».
Nous écrirons : « Nous mangeons beaucoup de noix »; et non pas « Nous aimons les noix », car le mot « aimer » n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. « Aimer les noix » et « aimer notre mère », cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment.
Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est à dire la description fidèle des faits. (p 33-34)

Ce parti pris de décrire les faits rien que les faits est étrange et j’ai eu l’impression que l’histoire de ces deux garçons, de leur mère, de la grand mère, de la voisine prénommée « Bec de Lièvre » n’en était que plus terrible.

Ces deux garçons parviennent tant bien que mal à l’âge adulte, en accomplissant des « choses » qui pour moi sont des « atrocités » mais ces choses leur paraissent « normales » (le manque de repères de ces deux enfants est poussé ici à son paroxysme).
Il n’y a pas dans ce livre de dates, ni de nom de lieu, ni de noms d’armée (on parle de soldats , d’ennemis , de vainqueurs et de vaincus sans donner de nationalité) , un thème universel et intemporel.

En conclusion : un livre choc et très très intéressant tant sur le fonds que sur la forme (âme trop sensible s’abstenir).

Ce livre a fait l’objet d’une polémique relaté ici dans Wikipédia
Il existe une suite à ce roman que j’ai emprunté illico à la bibliothèque.

Ce livre a été publié en 1986. il s’agit du premier roman de cette auteure hongroise.

Challenge XXème siècle organisé par Tête de Litote

challenge xx siecle

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10 réflexions au sujet de « Le grand cahier – Agota Kristof »

  1. J’ai adoré ce livre, comme une plongée dans l’univers d’êtres qui n’ont d’autre référence qu’eux même. La neutralité de l’écriture implique une absence de jugement de la part de l’auteure sur ses personnages. Alors que nous, lecteurs, qui avons pour référence le bien et le mal, nous les jugeons monstrueux. Le décalage est brutal. Qu’est-ce qui relève du monstre ou de l’être humain? Une question fascinante que pose Agota Kristof.

    • oui il est dur mais en même temps fascinant : il a été au programme des classes de troisième pendant un temps (pour moi il n’est pas adapté à des ados si jeunes). En même temps mon prof de français en troisième nous avait incités à lire 1984 (ce que je n’avais pas fait, j’ai lu 1984 très récemment…. )
      Malgré le sujet difficile , je te le recommande …..
      Bonne soirée La critiquante 😉

    • J’ai laissé un message à la blogueuse qui organise ce challenge il y a une dizaine de jour mais je crois qu’elle l’a mis en suspens.
      ce livre me marquera longtemps……
      bonne soirée Denis 😉

    • J’ai lu le deuxième dans la foulée…. Je ne crois pas que je ferais un billet … Trop triste ….même si j’ai apprécié la lecture …..pour le troisième je ne vais pas tarder ….. à le lire
      bonne soirée Sylire

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