Michel Tremblay – Bonbons assortis

BONBONASSORTISSept nouvelles sur l’enfance de Michel Tremblay. Sept moments à la fois tendres et drôles. Michel nous raconte des anecdotes entre ses 6 et ses 8 ans. Lui et sa famille habite au Québec, dans un appartement plutôt grand mais où les 10 habitants ont parfois l’impression de vivre les uns sur les autres. Ces personnages sont hauts en couleur avec la grand-mère Tremblay, sa fille Robertine et ses deux enfants, son fils (le père de Michel), la belle fille (la mère de Michel), les deux frères de Michel et enfin deux oncles célibataires « qui cherchent du travail ».

La première nouvelle est la plus émouvante. Un conseil de famille se déroule pour savoir qu’offrir à la voisine qui se marie. En effet, la famille est pauvre et n’a pas les moyens d’un cadeau. D’un côté, il y a la fierté d’offrir quand même quelque chose, et aussi la peur du « qu’en-dira-t-on » si aucun cadeau n’est offert, et de l’autre il y a l’impossibilité matérielle. C’est alors la mère de Michel qui sauve la situation jusqu’au moment où Michel….mais je vous laisse faire cette découverte…

La deuxième nouvelle décrit un violent orage vu pas les yeux de Michel : un très beau portrait de son père et un parler Québécois qui fait mouche.

On n’avait pourtant rien annoncé de particulier pour cette nuit-là, à part une belle pluie d’août qui viendrait enfin dissiper cette horrible et collante humidité que nous avions eu à endurer sans relâche plusieurs semaines de suite. Un front froid s’avançait ; on disait qu’il balaierait tout le Québec d’un air sec et vivifiant, précurseur de l’automne. Toute la maisonnée s’était préparée à cette pluie en soupirs de satisfaction et remarques désobligeantes pour le maudit été trop chaud, trop long, trop collant. Ma grand-mère prétendait soudain détester l’été, ma tante Robertine rêvait au mois d’octobre, mes frères parlaient déjà de hockey. Six mois plus tard, aux premiers frémissements du printemps ils profèreraient des horreurs semblables au sujet de l’hiver. Ma mère déclara que les habitants des pays tempérés ne sont jamais contents et qu’ils critiquent tout le temps ; ma grand-mère lui répondit que le Canada n’était tempéré qu’au printemps et à l’automne. Le reste du temps, c’était un pays insupportablement excessif.

« L’hiver y fait trop frette, pis l’été y fait trop chaud. Moé, j’me contenterais du mois de mai ou ben du mois de septembre à l’année ! Y paraît qu’au Paradis terrestre, là ; c’était le mois de septembre à l’année ! Y avait tout le temps des fruits, pis tout le temps des légumes ! Y pouvaient en manger du frais à l’année longue, les chanceux ! Tiens, ça veut même dire, Nana, que quand t’es venue au monde, un 2 septembre, y faisait la même température qu’au Paradis terrestre! « 

Ma mère a posé ses deux mains sur ses hanches comme lorsque j’avais fait un mauvais coup et que le ciel allait me tomber sur la tête.

« Madame Tremblay ! Franchement ! Vous lisez trop pour croire des niaiseries pareilles ! Qui c’est qui est allé tchéker ça ? Hein ? Y avais-tu un météorologue au Paradis terrestre ? C’est-tu dans la Bible, coudonc ? Dieu inventa le mois de septembre et vit que c’était bon ? Vous êtes trop intelligente pour croire ça !

– Chus comme toé, chère tite-fille! J’cré ce qui fait mon affaire ! » Ma mère, bouche-bée, était retournée à sa besogne. (P57)

Ce recueil est un véritable plaisir, alternant moment de tendresse, de disputes, on a envie de croire au père Noel du petit Michel.

. Il n’ y a pas trop de termes québécois que je n’ai pas compris. Mais cela m’a rappelé une conversation lors d’un dîner d’amis il y a trois mois , l’assemblée était nombreuse et parmi tout ce monde, A. une sympathique québécoise nous a bien fait rire avec des expressions québécoises : j’ai surtout retenu le terme « gosses » et la définition de ce terme au Québec et là de retrouver ce terme dans la bouche du père de Michel, à propos de l’engouement de la famille pour Luis Mariano m’a fait hurler de rire. Voici donc cet extrait :

Dès la première écoute, mon père a protesté. « Avec les culottes qu’y porte sur le portrait, y peut bien chanter avec c’te voix haute là ! Y chante comme un serrement de gosses ! »

Protestations véhémentes de la part des femmes présentes.

Evidemment, papa en a remis : « C’pas une chanteur,c’te gras-là, c’t’un …euh comment y appellent ça, donc , en Arabie, les gars avec la queue coupée qui gardent les harems…des neunuques ! C’est un neunuque ! Vous vous pâmez devant un neunuque ! »

Les femmes l’envoyèrent lire son journal dans sa chambre et remirent le disque depuis le début.

Pendant une grande partie de la soirée, la voix de Luis Mariano s’éleva dans la salle à manger. Maman se tenait le cœur à deux mains, grand-maman écrasait de temps en temps une larme furtive, ma tante Robertine faisait les yeux ronds, signe chez elle, d’une grande concentration, Hélène haussait les épaules en fouillant dans sa propre collection de 78 tours à la recherche de quelque chose de moins larmoyant et surtout de plus swignant.

En conclusion : un excellent moment de lecture en compagnie de ce petit Michel et de sa famille. Un recueil de nouvelles très bien assorties !

Challenge : Québec en septembre de Karine et  Yueyin

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Challenge francophone de Denis

challenge LittFrancophone

Challenge Commonwealth d’Alexandra

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Wilt 1ou comment se sortir d’une poupée gonflable et beaucoup d’autres ennuis encore – Tom Sharpe

WILT1

L’histoire : Marié depuis une douzaine d’année, Wilt n’en peut plus de sa vie. Il est professeur de culture générale dans un lycée professionnel : ses élèves passent leur temps à se moquer de lui et du monde entier. Sa femme, Eva, ne travaille pas mais possède une énergie formidable qui épuise Wilt : cours de poterie, d’art floral, de Yoga, de théâtre et bien d’autres choses encore. Pour survivre, Wilt promène son chien en imaginant comment tuer sa femme.

Ainsi Wilt se retrouve bien malgré lui dans des ennuis abracadabrants comme l’indique bien le titre, qui est à prendre au sens propre.   A l’issue d’une soirée trop arrosée, sa femme disparaît et il se retrouve accusé de meurtre (enfin témoin aidant la police dans son enquête).

Mon avis : Ce  livre est irrévérencieux : avec le système éducatif, les grandes théories éducatives sont tournées en ridicule,  mais aussi  contre les policiers (bêtes comme leurs pieds), le clergé (porté sur la bouteille), les nouveaux riches (les amis d’Eva alignent les poncifs et les clichés), et une certaine idée de la libération sexuelle (des moments très drôles de Touch Therapy ;-))

Finalement c’est le bon sens qui l’emportera et Wilt prouvera que sous ses dehors ternes, il peut retourner la situation à son avantage.

Un livre qui m’a bien fait rire, les personnages sont un peu caricaturaux, les situations improbables, mais sans cela ce serait moins drôle.

Tom Sharpe a été professeur, et semble bien connaître ce domaine (ce livre publié  en 1976 m’a paru bien représentatif de la fameuse période de « libération sexuelle»)

Un petit extrait  qui explique ce que sont les cours de  culture générale

– Les cours qu’ils suivent, continua le principal avant qu’aucun contradicteur ne puisse intervenir, sont tous orientés vers la vie professionnelle à l’exception d’une heure, une heure obligatoire de culture générale. Le problème c’est que personne ne sait ce que c’est la culture générale.

– La culture générale, dit Mrs Chatterway, fière du long combat pour l’éducation progressiste qui l’avait déjà amenée à faire progresser l’analphabétisme dans plusieurs école primaires jusque là d’excellent niveau, en offrant à des adolescents socialement défavorisés une solide base de connaissances ouverte sur une culture au sens large, car je crois…

– ça veut dire leur apprendre à lire et à écrire, dit un directeur de société. Il faut que les gars puissent lire un mode d’emploi.

– Chacun a son point de vue, se hâta d’intervenir le principal. Masi si vous deviez trouver  vous-même  des professeurs qui acceptent de passer leur vie à faire cours à des classes bondées de gaziers, de plâtriers et d’imprimeurs qui ne voient absolument pas pourquoi on les a amenés là, et qui plus est pour leur enseigner une matière qui, à proprement parler, n’existe pas, vous ne pourriez pas faire la fine bouche. Tout le problème et là.

La commission n’avait pas l’air convaincue.

– Dois-je comprendre par-là que les professeurs de culture générale ne seraient pas toutes des personnes dévouées à leur métier et qui se font une haute ide de leur vocation? demanda Mrs Chatterway, l’air mauvais.

– Pas du tout dit le principal, j’essaie seulement de vous faire comprendre que les enseignants de culture générale ne sont pas des hommes comme les autres. Ils ne peuvent pas tourner rond. Leur travail le leur interdit.

– Mais ils sont hautement qualifiés, dit Mrs Chatterway. Ils sont tous diplômés.

– Certes. Comme vous le dites si bien ils sont tous diplômés. Ce sont tous des professeurs distingués mais leur difficultés énormes qu’ils rencontrent ne peut pas ne pas les marquer. Je vais vous faire une comparaison. Prenez un chirurgien du cœur et faites lui couper des queues de caniche pendant dix ans, il ne tiendra pas le coup. C’est une comparaison très juste, croyez moi.

– Tout ce que je peux dire, protesta l’entrepreneur en bâtiment, c’est que tous les professeurs de culture générale ne finissent pas par enterrer leur femme dans des puits de fondation.
– Tout ce que je peux dire quant à moi, dit le principal, c’est que je suis extrêmement surpris qu’il ait été le seul à le faire jusqu’à présent.

Nul doute que je lirais « Wilt 2 ou comment se débarrasser d’un crocodile, de terroristes et d’une jeune fille au pair. » 🙂

Livre lu dans le cadre de la lecture commune organisée par Denis.

Son avis sur « le gang des mégères inapprivoisées » ici

Noctenbule a lu « Le gang des mégères inapprivoisées »

Titine a lu Wilt 1

Adalana a lu Wilt 2

Ce livre s’inscrit aussi dans le challenge d’Alexandra « littérature du Commonwealth »

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Rencontre du troisième type

 olivia-desir-histoire

Bique, le stylo-bille, n’en pouvait plus de son insomnie : Il se retournait et se retournait encore dans la trousse sur le bureau. La position allongée ne le soulageait pas, il n’arrêtait pas de se cogner au taille-crayon, l’odeur de la colle et de la gomme l’incommodait. Même le stylo-plume essayait de l’arnaquer en le poussant du côté de l’effaceur.
Il avait tout essayé pour dormir mais rien à faire : Dans le pot à crayon, la tête en haut, il sentait son encre descendre par la fatale attraction de la pesanteur, la tête en bas, il avait peur de se répandre partout et de se mettre à fuir.

N’y tenant plus et sachant qu’il ne trouverait pas le sommeil avant d’avoir résolu son problème, il se leva et prenant son courage par le capuchon, il s’avança doucement dans la maison qui dormait du sommeil du juste.
Arrivé dans le salon, il vit l’être qui avait la réponse à sa question existentielle. Celui-ci dormait silencieusement dans le placard. Bique, le stylo-bille, regarda l’aspirateur. Ainsi immobile, il avait l’air calme et paisible : une espèce de Diplodocus endormi avec son long cou flexible qui reposait par terre, silencieux alors que dans la journée il vrombissait, s’agitait, avalait poussières, petits morceaux de papier. Sans distinction et infatigable, il avalait papiers kraft, blancs, colorés, reste de paquets de céréales, petites pièces de monnaie qui cliquetaient dans son ventre comme une machine à sous de casino.

Bique, plus d’une fois, avait eu peur de se trouver aspiré et de se retrouver dans le corps de ce géant tel Jonas avalé par la baleine.

– Miel, Miel ! réveille-toi dit-il de sa petit voix de stylo.

– Hum, hum : qui me réveille ? s’exclama l’aspirateur gris en se redressant, manquant écraser le pauvre Bique au passage. Sa voix était caverneuse, voir même un peu asthmatique.

– C’est moi, Bique, le stylo, Valentyne a dit aujourd’hui quelque chose qui m’a interpellé et qui m’a fait penser que tu pouvais résoudre mon problème. Cela ne me parait pas logique mais je crois que tu peux m’aider à me débarrasser DU Problème !

– Tout dépend du problème, marmonna, bougon, l’aspirateur, qui devait aller bosser le lendemain.

– Eh bien, je suis à nouveau atteint du syndrome de la page blanche. Je n’arrive plus à aligner trois mots. Je suis en pleine panne d’écriture ! Moi qui ait connu la divine sensation de la glisse sur une page immaculée,moi qui est connu la joie de la conception d’une nouvelle, moi qui ait connu l’ivresse des sonnets, là plus rien le vide intersidéral !

– Foutaise tout cela : tu crois que moi, un aspirateur, qui passe ma journée à attraper des moutons sous les meubles, je vais pouvoir t’être d’une quelconque utilité ? ce n’est pas mon métier que d’écrire !

– Ben oui, Valentyne a dit qu’elle avait résolu ton problème avec un changement de sac : explique-moi en quoi changer ton sac règle ton problème d’inspiration ? Moi aussi je veux changer de sac, ou de cartouche que sais-je pour retrouver l’inspiration !

Alors l’aspirateur se mit à rigoler tout haut, si fort qu’il faille s’étrangler. Bique s’inquiéta même du bruit qui sortait des entrailles de l’engin : un bruit sourd à mi-chemin entre un congélateur de supermarché et un avion bimoteur à réaction. Finalement, il reprit son souffle et éructa : « Ah, ah ah, je comprends, cher Bique, Valentyne a résolu mon problème d’ « Aspiration » en changeant mon sac, pas d’Inspiration »
Et tournant son corps volumineux, son cou gracile et son bec plat à la perfection d’un ornithorynque, il planta là Bique et ses états d’âmes, retournant à ses rêves paradisiaques et à ses moutons.

Les mots collectés par Olivia

perfection – divin – paradisiaque – immaculée – conception – foutaise – changement – arnaquer – casino – supermarché – paquet – kraft – logique

Gaétan Soucy – La petite fille qui aimait trop les allumettes

Je m’arrêtais à deux pas de cheval. Lui aussi immobile me regardait. Il était si vieux, si fatigué, que ses yeux ronds n’étaient même plus du même marron. Je ne sais pas s’il existe des chevaux ailleurs sur terre avec des yeux qui soient bleus comme ceux des preux dont les images ornent mes dictionnaires préférés, mais enfin, nous ne sommes pas ici-bas pour obtenir des réponses, semble-t-il. Je m’approchai davantage et lui mis un horion sur le chanfrein, en mémoire de père. L’animal recula puis baissa sa figure énorme. Je me rapprochai de nouveau, je lui caressai la croupe, je ne suis pas rancunier. Et puis, papa, tout ça ce n’était quand même pas sa faute. J’ai peut-être écrit le mot animal un peu à la légère aussi.

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Gaétan Soucy – La petite fille qui aimait trop les allumettes

Sur une idée de Chiffonnette

citation

Les braises – Sandor Marai

BRAISELecture commune avec Denis sur le titre « Les braises » de Sandor Marai. Son avis ici.

Un vieil homme, Henri, apprend qu’un de ses amis, Conrad,  doit venir le voir. Cela fait plus de 30 ans qu’ils ne se sont pas vus. Le vieillard, général à la retraite, se prépare à cette entrevue, on le sent à la fois anxieux de cet entretien et encore plein de rancoeur. La première partie de ce roman nous raconte alors la rencontre de ces deux hommes à l’académie militaire alors qu’ils n’avaient qu’une dizaine d’années. Dans le Vienne d’avant guerre, les jeunes gens deviennent amis  malgré la différence sociale, Henri est issu d’une famille riche et Conrad est très pauvre.
La seconde partie est le dialogue (presque l’affrontement) entre ces deux hommes. Petit à petit, on apprend les raisons de leur mésentente, un triangle amoureux qui pourrait sembler banal mais que j’ai trouvé très subtilement décrit et très bien mis en musique. On connait peu  à peu les sentiments des deux hommes, on ne saura que peu de choses sur  les sentiments de Christine la femme du Général, décédée depuis de nombreuses années.
De cette longue conversation , remplie de nostalgie et d’amertume, on finira par découvrir ce qui a poussé Conrad à la fuite vers les Tropiques.
Il m’est difficile de comprendre les décisions des deux  personnages, enfermés l’un dans son orgueil et sa jalousie, l’autre dans son sens du devoir – à moins que ce ne soit dans sa culpabilité car plusieurs interprétations sont possibles)  mais j’admire l’écriture fine et subtile de l’auteur pour décrire les sentiments des deux hommes, qui ont décidé de se reparler alors que leur vie touche à sa fin. (pour se venger ou pour libérer leur conscience ?)
En conclusion : un très beau livre sur l’amour, l’amitié, la fidélité mais aussi la jalousie, et le temps qui passe inexorablement ……
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Deux extraits  :
On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente. Dans le temps qui s’écoule, rien ne se perd. Mais, petit à petit, tout pâlit, comme ces très vieilles photographies faites sur une plaque métallique. La lumière et le temps effacent leurs traits nets et caractéristiques. Pour reconnaître par la suite le portrait sur la surface devenue floue, il faut le placer sous un certain angle de réflexion. Ainsi pâlissent nos souvenirs avec le temps. Cependant un jour, la lumière tombe par hasard sous l’angle voulu et nous retrouvons soudain le visage effacé. 
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Un deuxième extrait qui montre bien la dimension importante de la musique dans ce livre :
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Un soir d’été, la mère d’Henri et Conrad exécutaient un morceau à quatre mains. En attendant de passer à table, assis dans un coin du salon, l’officier de la Garde et son fils les écoutaient poliment. Leur attitude patiente semblait signifier : « La vie est faite d’obligations. La musique doit être, elle aussi, supportée. D’ailleurs, il n’est pas convenable de manifester son ennui devant les femmes. »
La comtesse et Conrad jouaient avec passion. Ils interprétaient Chopin avec un tel feu que, dans la pièce, tout paraissait vibrer. Tandis  que dans leur fauteuil le père et le fils attendaient avec courtoisie et résignation la fin du morceau, ils comprenaient qu’une véritable métamorphose s’était opérée chez les deux pianistes. De ces sonorités, une force magique s’échappait, capable d’ébranler les objets, en même temps qu’elle réveillait ce qui était enfoui au plus profond des coeurs. Dans leur coin, les auditeurs polis découvraient que la musique pouvait être dangereuse en libérant un jour les aspirations secrètes de l’âme humaine. 
Mais les pianistes ne se souciaient pas du danger. La « polonaise » n’était plus que le prétexte à l’explosion des forces qui ébranlent et font crouler tout ce que l’ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement. Un accord plaqué avait brusquement terminé leur jeu. Ils restèrent assis devant le piano, le buste tendu et quelque peu rejeté en arrière. Il semblait que tous deux, après avoir lancé dans l’espace les coursiers fougueux d’un fabuleux attelage, tenaient d’une main ferme, au milieu d’un déchaînement tumultueux, les rênes des puissances libérées. Par la croisée, un rayon de soleil couchant pénétra dans la pièce et, dans ce faisceau lumineux, une poussière dorée se mit à tournoyer comme soulevée par ce galop vers l’infini.   

Gaétan Soucy – La petite fille qui aimait trop les allumettes

la_petite_filleIl est difficile de parler de ce roman, sans en dévoiler trop. Le lire est tout d’abord un choc.

L’histoire, en quelques mots : Un matin deux frères découvrent leur père, mort. Leur façon de parler est plus qu’étrange, certains mots sont inventés (secrétarien), à d’autres moments la syntaxe est boiteuse et de temps en temps fuse une expression qui semble tirée (ou plutôt déformée) de la bible. Puis peu à peu, on apprend, que le père, ancien religieux,  vivait reclus dans sa ferme avec les deux enfants. Ceux-ci n’ont jamais été en contact avec d’autres personnes que ce père qui distribuait coups et sermons alambiqués toute la journée. Un des frères, le narrateur, décide de partir au village tout près pour trouver un cercueil pour enterrer  le père. La suite du livre explique cette odyssée au village, et toutes les conséquences immédiates de la mort du père.

Le narrateur n’a pas de prénom tout au long du livre, (on découvrira ce prénom dans les toutes dernières pages du livre). Il appelle son frère « frère » sans majuscule, on ne saura pas non plus son prénom. Dans la vie de ces enfants, des adolescents plutôt, quelle misère, matérielle mais surtout intellectuelle et sociale.

Le narrateur, en se rendant au village avec cheval (toujours sans majuscule bien que cheval soit un personnage à part entière), va se trouver conforté au monde. Quand les évènements le dépassent trop, il se fige et se renferme sur lui-même.

Il ajouta : « Nous ne vous ferons aucun mal » ce qui était déjà ça de gagné. Et ma figette ne fut plus qu’un souvenir parmi d’autres, je les suivis. Si on ne me fait pas de mal, voyez-vous, on peut tout obtenir de moi, telle est la leçon à tirer. C’est parce que je suis né sous le signe astronomique de l’âne que je suis comme ça, à l’instar des veaux et des gorets. (p65)

Le choc chez les villageois est  rude car la façon de s’exprimer du narrateur est assez perturbante : La rencontre a lieu dans une église et  pour lui une femme est soit une pute soit une sainte vierge (le vocabulaire des deux enfants est très réduit et le mot femme leur est inconnu)

– Papa est mort!
Lui criai-je. Mais comprenait-elle seulement les bruits que je produisais avec ma bouche? Je ne pouvais décider de son sexe, rien qu’à la voir, si c’était une sainte vierge ou une pute, ou et caetera, en raison de mon manque d’expérience et du reste, et de tout ce qui ne s’explique pas par les dictionnaires, parce que n’allez pas croire, je connais mes limites. Et on ne peut pas se fier aux enflures à ce sujet, j’en suis la preuve ambulante. Je voulus tout de même lui témoigner tant bien que mal mes intentions irréprochables, je n’aime pas voir souffrir pour rien. Je lui criai encore: « Dieu t’assiste vieille pute! » Parce que j’avais une chance sur deux.

Les enfants, laissés à eux même sont émouvants, tant dans leur façon de raisonner que dans leur propos et les mots qu’ils inventent. Le lecteur, après quelques 150 pages, découvrira ce qu’est le Juste Châtiment et refermera le livre abasourdi (pour le moins), à la fois effaré (pauvres enfants) et enchanté (quelle inventivité dans la narration).

Un extrait (p 108) :

Vous ne pouvez pas savoir combien il y en avait, il me fallait quatre heures rien que pour les étaler, je parle de l’argenterie évidemment. Je ne sais pas si j’ai songé à l’écrire, mais la propreté cela me rend folle dans le bourrichon, tellement j’aime. Il y avait des cuillères de toutes sortes, de toutes les familles, et des soucoupes et des assiettes et des coupes et des couteaux, je n’en finirais pas si je disais tout ce qui se trouvait enfoncé dans les tiroirs et les armoires de la salle de bal, en or, en cristal, en argent, en verre de bristol, en pierre philosophale, en tout ce que vous voudrez de plus émerveillant. J’examinais chaque ustensile, c’est ainsi que ça se nomme, je n’aurais pas toléré la moindre brume, tout devait étinceler, j’astiquais, j’asticotais jamais ma jupe n’aura autant servi et à meilleur usage. J’enlevais la poussière et les débris de marbre qui jonchaient le sol , encore ce verbe joncher, et je disposais mes poupées de lumière avec mille et un soins d’amour sur la plus haute des fenêtres où le soleil pénétrait pour venir danser dans ce merveilleux labyrinthe de netteté et d’arrêtes éclatantes. Je crois que ces ustensiles, il y en avait bien quarante-cent-cinquante- treize, toutes les fois que j’ai essayé de les compter à mesure que je les rangeais en rangée, ma tête se mettait à tourner dans le mauvais sens et je perdais le chiffre tellement il y en avait combien, sur mon cœur. Il m’arrivait de valser tout autour, mes pieds nus sur la froideur des dalles amochées. Mais la plupart du temps, les bras étendus  tel un engoulevent, je restais debout à les contempler, sans bouger plus qu’une souris apeurée, et je sentais toutes les tristesses et les désemparements tomber de mes ailes, comme au printemps tombent des toits les stalactites de glaçons, que père de son vivant appelait des tsoulala, car il avait été missionnaire au japon à l’époque où il était beau gosse, ne me demandez pas où ça se trouve, quelque part de l’autre côté de la pinède.

Challenge : Québec en septembre de Karine et  Yueyin

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 olivia-desir-histoireQuand Valentyne m’a sorti du placard, lavé avec une éponge toute douce, puis lustré avec un torchon propre, j’ai senti qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. D’habitude, elle ne prend pas autant soin de moi, elle me met direct dans le lave-vaisselle à 70 degrés et ne m’adresse pas la parole. Ensuite, quand elle a sorti son téléphone pour me prendre en photo, je ne me suis plus senti de joie. Je ne sais plus qui a dit cela mais j’allais enfin avoir « mon quart d’heure de gloire », la célébration de mon génie. 

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Elle m’a pris en photo sous soutes les coutures – enfin c’est juste une façon de parler, je suis une tasse, je n’ai pas de coutures, j’ai été moulé d’un bloc, moi !
Elle s’est servi un café, à l’intérieur de ma petite personne, cela va sans dire, je lui suis absolument indispensable ! Elle m’a parlé une voix douce pour m’expliquer :
« Vois-tu, Tasse, pour mon devoir d’écriture créative sur les objets, je dois partir à la découverte d’une tasse avec mes cinq sens, je te demande donc toute ton aide ». Je me suis tout de suite montré très coopératif, vous pensez bien, pour une fois qu’on me laisse la parole. Je vais donc vous raconter ma vie.
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Je suis né en Espagne, enfin non en Chine, mais c’est un peu pareil. J’ai vu le jour avec des milliers de tasses presque identiques à moi et à ma soeur (qui s’est incrustée là sur la photo, elle me fait un peu d’ombre, mais bon, je suis la tasse de droite, enfin de gauche puisque vous me faites face)

dali tasse
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Pour faire une tasse en porcelaine comme moi, il faut : du kaolin, de l’argile, de l’oxyde de fer, et bien sûr la recette secrète que je ne vous communiquerai pas ! Tout d’abord, on verse une pâte liquide dans un malaxeur géant, qui « touille » pendant plusieurs minutes. Ensuite, on verse la pâte obtenue dans des moules individuels (des moules en plâtre, hein, pas des moules à gaufres !). Parfois quand je verse dans la poésie surréaliste (oui, oui, cela m’arrive), je compare ces moules à des chrysalides qui m’ont fait devenir, moi une boule d’argile, une tasse élégante et élancée. Vous voyez le genre, la métaphore de la métamorphose de la chenille en papillon, et tutti-quanti !
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Après cette opération, des ouvriers nous posent délicatement sur un tapis roulant, direction un four qui nous saisit et nous porte à 1200 degrés (Celsius les degrés je précise, pas des degrés Fahrenheit de gnognotte).
A la fin de la cuisson dans ces fours, de petites mains graciles nous dessinent un motif Dalinesque (ou Dalinien je sais plus bien), qui une moustache joliment ouvragée comme la mienne, qui une bouche pulpeuse comme ma soeur. Et d’autres enfin avec une montre molle, je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire! Rien de clinquant comme motif, de la sobriété avant tout !
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A la sortie de l’usine chinoise, on nous a mis mes mille jumeaux et jumelles dans des cartons direction, non pas un yacht de Luxe, mais un cargo immense ! Ce fut le début d’une traversée mouvementée par delà les mers du globe pour nous emmener au Musée Dali de Figueras!
Quels tourments que ceux de ma jeunesse ! Je ne vous parle même pas de la promiscuité là-dedans. Anse contre anse, dans cinq centimètres carrés, des cartons de tous côtés et juste un papier de soie pour nous protéger des chocs, j’avais du mal à bouger et à me dandiner. Et oui, je me dandine ! Et si vous ne me croyez pas, regardez à nouveau « la Belle et la Bête » de Walt Disney, avec la valse des tasses et des théières. On croit les tasses toutes raides mais c’est totalement faux, nous aimons danser et faire la fête tout la nuit. Mais revenons à ma vie, mon oeuvre !
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J’en ai vu du beau monde dans ce Musée : Le roi Juan, une française Marion Cotillon (à moins que ce ne soit Marion Cotillard, je n’ai pas la mémoire des noms), des starlettes sympathiques, des gens pleins de fric, des gros pleins de soupe, d’autres en short et en tongs et encore d’autres qui avaient la grosse tête.
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C’est dans ce musée que Valentyne m’a acheté !

Je suis légèrement fêlé. On ne le voit pas sur la photo, Valentyne m’a mis sur mon meilleur profil ! Cette fêlure m’est arrivée quand…..
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J’étais là sur la table à pérorer et je la voyais, la Valentyne, qui écrivait à toute allure, tapant sur son clavier si vite, que ma faïence résonnait toute seule. J’ai voulu lire par-dessus son épaule pour savoir si elle notait bien tout ce que je disais. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte qu’elle ne m’écoutait pas, Valentyne : mes souvenirs de tasse, de Chine, de cargos pris dans la bourrasque, d’Espagne, de fours brûlants, de mains graciles et de moustaches la laissaient de marbre.

Non, Valentyne écrivait une histoire sur une bête-tasse (une bêtasse ?) qui voulait partir en thalassothérapie dans un lave-vaisselle et le pire du pire c’est qu’elle fredonnait une chanson d’un italien de pacotille que je ne peux pas sentir « Comme un avion sans ailes » de Richard Cocciante, (à moins que ce ne soit Charlélie Couture, je n’ai pas la mémoire des noms) ! C’est l’histoire d’un type qui ne peut plus s’envoler parce qu’il a la carlingue froissée ! n’importe quoi ces paroles, sans queue ni tête, alors que moi je me mettais à nu pour lui raconter ma vie, je suis un grand incompris !
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Forcément, mon café n’a fait qu’un tour. Je suis tempétueux, c’est là mon moindre défaut ! Je lui ai craché tout mon contenu à la figure à Valentyne ! Parce que quand le Dali Lama est fâché, lui faire toujours ainsi !!!

Les mots collectés par Olivia
Tourment – tempétueux – bourrasque – envoler – avion – aile – papillon – métamorphose – chrysalide – soie – luxe – yacht – fric – clinquant – pacotille – cotillon – célébration

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Chez Cécile une histoire de thé 

Vénus Khoury-Ghata – Où vont les arbres ?

Nous fîmes le tour de la forêt sans croiser un seul arbre ami
Sans mettre la main sur un lambeau de la robe de Dieu ou de sa sainte écorce
Une mousse médisante semait la discorde entre arbres de passages et arbres résidants
Le soleil vieillissait
et les résineux inflammables prenaient leurs distances avec l’ultime étincelle
L’hiver arrivé plus tôt que prévu et le soleil imbu de sa dignité
La forêt migra sous notre toit avec sa horde de résineux nattés comme chevaux de parade

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Vénus Khoury-Ghata   – Où vont les arbres ? 

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Sur une idée de Chiffonnette

citation

Double Tag

logo-versatile-blogger-award

Mo et Noctenbule m’ont taguée, je les en remercie et voici mes réponses

Voici les règles que je cite :

1 – Tout d’abord, célébrer l’initiative en arborant fièrement les couleurs du logo des Versatile Blogger Award en haut d’un post dédié. (c’est fait)

2 – Puis remercier chaleureusement le blogueur / la blogueuse truculent / truculente qui vous aime et vous le fait savoir. (merci Mo , Merci Noctenbule)

3 – Lister sept petites choses vous concernant. (11 pour Noctenbule, du coup je ne dévoile que 7 choses pour ne pas que ce soit trop long ;-))

4 – Nommer quinze blogueurs méritants.
Franklin la tortue, Babar, Barbalala, Hulk, Shrek, Walli-Gator, Bob Razowski, la Souris verte (parce que j’ai déjà tagué la souris rose et qu’il ne faut pas abuser ;-), le Stroumph vert (si , si il existe), le Monsieur C*t*l*m (remplace l’* par un e), Green Lantern, The Mask. Je vous aie déjà dit que j’aimais le vert ?

5 – Prévenir lesdits blogueurs que vous avez exprimé tout votre amour à leur attention, par un petit message sur leur blog. (ça je ne l’ai pas fait car je ne suis pas sûre que mes tagués aient un blog )
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Pour rendre honneur à ces deux tags, c’est parti pour 7 révélations

1 – Je ne repasse quasiment jamais, par contre j’ai un sèche-linge fabuleux. Ensuite, je mets tout sur des cintres et c’est parti : gain de temps, environ 2 heures par semaine, c’est toujours ça de pris pour bloguer 😉

2 – J’adore faire des listes, de livres, d’envies, toute liste me plait (y compris la fameuse liste de courses).

3 – Je travaille dans une boîte informatique mais je suis nulle en technique, une vraie quiche.

4 – Je fais énormément de lapsus : le dernier en date, sur mon lieu de travail : « elle fait combien de gigot ta clef USB ? « (au sourire du technicien, j’ai bien sûr immédiatement transformé mon Gigot en Giga)

5 – Je vais chez le coiffeur une fois par an, le premier juillet, faire un carré ultra court car en camping, c’est plus pratique.

6 – J’aime les pizzas quatre fromages, mais surtout sans olives .

7 – J’ai regardé dix fois la cassette (j’avais 15 ans donc pas de DVD) de Rain Man avec Dustin Hoffman. J’adore des répliques comme : ‘j’ai conduit doucement la voiture dans l’allée », « je compte les cartes, « On ne sort pas quand il pleut » et « j’inscris ceci sur mon carnets des préjudices graves »

Cover of "Rain Man"

Cover of Rain Man

Les Onze questions de Noctembule :

1) Quel est ton premier souvenir de lecture?
J’ai lu au CP toute seule Hansel et Grethel au moins une cinquantaine de fois.

2) Si tu étais un auteur, quel livre aurais-tu aimé écrire?

Et si je dis la jument verte de Marcel Aymé , vous me croyez ?

3) Quel livre offriras-tu à quelqu’un qui n’aime pas trop lire et que tu as vraiment aimé?
La saga Malaussène de Daniel Pennac, à la fois drôle et émouvante, sans temps mort.

4) As-tu assez de place pour ranger tous tes livres chez toi?
Oui car j’en garde très peu, je dois à peine avoir une trentaine de livres chez moi.
Chaque année en septembre, je donne les livres lus à l’association gérée par La bibli (et j’en achète une dizaine à la braderie qu’elle organise)

5) Vas-tu emprunter des livres à la médiathèque?
J’y vais deux fois par semaine (le mercredi et le samedi), avec ou sans les enfants et là le choix est terriblement dur !!

6) Qu’est ce qui t’a donné envie de créer un blog autour de tes lectures?
J’ai d’abord eu envie de participer à des jeux d’écritures, chez les Impromptus Littéraires, puis Skriban, puis Olivia et Asphodèle. L’envie de faire des billets de lectures est venue après quand je me suis rendue compte qu’ un an après certaines lectures je ne me rappelais plus que des grandes lignes d’un livre. En faisant l’effort de faire un billet, l’impression est plus durable et puis c’est tellement bien d’avoir d’autres avis.

7) Comment choisis-tu tes lectures?
Le titre est très important, ensuite la couverture et la quatrième que je lis tojours même si des fois je m’en mords les doigts. Le nom de l’auteur peut me décider aussi et l’avis d’autres blogueurs. Les coups de cœurs des bibliothécaires de ma ville aussi !

8) Si tu étais un héros ou héroïne lequel souhaiterais-tu incarner?
Jo des « Quatre filles du Docteur March »

9) Vas-tu voir au cinéma les adaptations de romans/bd?
Très rarement mais la sortie en Octobre du « Bonheur des ogres » Adapté de Pennac me tente beaucoup !

Daniel Pennac

Daniel Pennac (Photo credit: Wikipedia)

10) Combien de livres te restent-ils à lire dans ta PAL?
Je dirais à peine une vingtaine car j’achète peu ayant une bibliothèque municipale bien fournie 😉

11) Combien de temps peux-tu rester sans lire?
Le temps d’un long week-end, donc à peu près 4 jours.

Neige de printemps – Mishima

NEIGEDEPRINTEMPS

Japon, 1912. Kyoaki a 19 ans. Il est le fils du  marquis et de la marquise Matsugae de noblesse très récente (deux générations seulement). Afin de l’éduquer, ses parents le confient tout jeune au comte Ayakura et à sa femme, qui sont issus d’une très vieille famille noble (27 générations!!), il reçoit la même éducation que Satoko, la fille du comte, âgée de deux ans de plus que Kiyoaki.

A 12 ans, son éducation est « complétée » par un précepteur Inuima, (qui l’accompagnera jusqu’à ses 19 ans) et il entre au collège.

Sous prétexte de nous raconter l’histoire d’amour de   Kiyoaki et de Satoko, Mishima nous entraîne dans un Japon de la fin de l’ère Meiji et du début de l’ère Taissho.

J’ai beaucoup aimé cette histoire. Au début, Kiyoaki n’est pas très sympathique, il est imbu de sa personne, nonchalant, orgueilleux. Il ne sait ce qu’il veut être, pauvre petit garçon riche et triste à qui tout est acquis sans travail. Il est méprisant envers les attentions de Satoko, lui écrit une lettre horrible, puis la supplie de ne pas la lire et de la brûler. Une vraie girouette, il se réveille bien tard (trop) quand Satoko devient inaccessible.

Les personnages secondaires sont également savoureux et intéressants : son ami Honda,  fidèle en dépit des « mauvais traitements » que lui inflige Kiyoaki ; Inuima, le précepteur qui essaie de dynamiser Kiyoaki, le vénère et le déteste tout à la fois ; la grande mère de Kiyoaki est une solide paysanne qui ne mâche pas ses mots ; Tadeshina, la dame de compagnie de Satoko est un modèle de ruse et de manipulation ; des princes siamois en visite au Japon apporte un regard étranger sur l’histoire qui se déroule inexorablement .

Enfin, j’ai beaucoup appris des coutumes japonaises du début du 20ème siècle : les mariages arrangés dans la famille impériale, les règles et l’étiquette lors des réceptions données par le Marquis Matsugae. Les descriptions de la fête des cerisiers et de la  nature environnante sont éclatantes de couleurs et de vie, toutes en poésie.

Dans le japon post guerre russo-japonaise, l’ère Meiji touche à sa fin, l’empereur est décédé.  L’histoire se déroule sur un an, celle du deuil en hommage à cet empereur, les saisons se succédant jusqu’à la Neige de printemps, fatale à ce couple.

En conclusion : une histoire très intéressante et émouvante qui m’a énormément plu, j’aurais aimé toutefois en savoir plus sur les états d’âme de Satoko, femme entière et amoureuse, qui arrive à se rebeller contre son sort, déterminé par son rang de naissance (et aussi par la bêtise de Kyoaki).

Un petit extrait

Le maître d’hôtel entra annoncer que la voiture attendait. Les chevaux hennissaient et leur haleine sortait toute blanche de leurs naseaux, montant en spirale dans les ténèbres d’un ciel hivernal. Kiyoaki aimait l’hiver, voir les chevaux déployer fièrement leur puissance alors que leur odeur musquée habituelle s’amoindrit et que leurs sabots rendent un son clair sur le sol glacé. Par une chaude journée de printemps, un cheval au galop n’est trop évidemment qu’un animal qui sue sang et eau. Mais un cheval lancé dans une tempête de neige ne faisait plus qu’un avec les éléments, enveloppé dans les tourbillons de l’aquilon, la bête incarnait le souffle glacial de l’hiver.

Kiyoaki se plaisait à aller en voiture, surtout quand tel ou tel souci l’assaillait. Car les cahots le jetaient hors du rythme régulier, tenace de ses ennuis. Les queues qui s’arquaient aux croupes dénudées proches de la voiture, les crinières qui flottaient furieuses dans le vent, la salive tombant en ruban luisant des dents grinçantes – il lui plaisait de goûter le contraste entre cette force brutale des animaux et les élégantes décorations intérieures du véhicule. (p 80)

Livre Lu dans le cadre du challenge Japon d’Adalana et aussi dans le cadre du challenge pavé de l’été de Brize (Neige de printemps est le premier volume d’une tétralogie : le tome 2 s’intitule « Chevaux échappés » (billet à venir courant septembre),  le tome 3 a pour titre  « Le temps de l’aube » et le tome 4 « l’ange en décomposition »). Les deux premiers tomes font 400 pages chacun 😉

challenge-japonais

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